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Ce que construire veut dire (2/2)
Noureddine El Aoufi | 10 Décembre 2018
     

Développement inclusif. Je suggère maintenant de préciser « ce que construire veut dire » eu égard au modèle de développement inclusif. Dans cette perspective, je vais mobiliser le concept d’« habitat humain » dans la mesure où il incorpore l’exigence du  « vivre ensemble ».

J’ai évoqué plus haut le Rapport du Cinquantenaire, c’est sur la base de son diagnostic et de ses conclusions que l’INDH (2006) a été élaborée pour réduire les pénuries humaines (précarité, vulnérabilité), renforcer les capacités (formation) et favoriser l’inclusion économique et sociale (activités génératrices de revenus).

Force est de constater que les indicateurs du développement humain affichés par le Maroc sont loin d’être satisfaisants en comparaison internationale. C’est ce constat qui est, en dernière instance, un constat d’échec du modèle de développement à l’œuvre qui a donné lieu depuis plus d’une année à un débat national sur le « nouveau modèle de développement ».

Il y a  aujourd’hui un consensus sur ce que j’appellerai les invariants du développement : développement des infrastructures (grands chantiers, stratégies sectorielles, croissance, compétitivité), qualité des institutions (bonne gouvernance, planification stratégique), richesse immatérielle  (capital social, histoire, culture, patrimoine, etc.), développement cognitif et digital (rôle de la recherche/développement et de  l’innovation, intelligence artificielle, Big Data, Blockchain), développement humain (Indh) et durable (transition énergétique), développement inclusif (services sociaux, protection sociale).

C’est sur les invariants relatifs àl’inclusion en particulierque le déficit est le plus lourd et que les limites du modèle de développement sont le plus manifestes. Le développement inclusif implique, en effet, que toutes les catégories de la population contribuent à la création de la richesse, bénéficient de façon équitable de la distribution du revenu national et participent à la prise de décision.

Dans le rapport « La croissance inclusive et le développement » (Janvier 2017) publié en marge du Forum de Davos, le Maroc fait partie des économies à revenu faible et/ou moyen qui ne parviennent pas à enregistrer des résultats significatifs, en dépit des actions menées en matière d’élargissement de la participation sociale et d’insertion des couches marginalisées dans le processus du développement (INDH, etc.). C’est ce dont témoigne le classement du pays en termes de développement inclusif : 45ème sur 78 pays en développement (avec un score de 3,89 points, soit une amélioration de 0,66% au cours des cinq dernières années), 25ème en matière d’équité intergénérationnelle, 40ème en termes de revenu moyen et pauvreté. Les progrès réalisés concernent deux domaines : le développement durable et les Objectifs du Millénaire, en particulier la lutte contre la vulnérabilité. En effet le rapport souligne que le Maroc a enregistré une baisse significative en termes d’intensité carbone par rapport au PIB (progression de 21%) et le recul de 10,2% de la pauvreté durant les cinq dernières années. 

Je voudrai dans un dernier point mettre la focale sur l’inclusion par l’habitat humain, car c’est là que le principe de vivre ensemble prend pleinement son sens.

Habitat humain. Le concept d’habitat humain a été défini lors de la première Conférence des Nations unies sur les Etablissements humains (Habitat 1, Vancouver, Canada, 1976)qui a mis l’accent sur la problématique des villes et les conséquences de l’urbanisation. Objectifs: susciter un engagement politique pour le développement urbain durable, combattre la pauvreté, identifier et traiter les nouveaux défis émergents, dont les conséquences de l’urbanisation rapide, développer des établissements humains durables, en particulier dans les pays en développement.

La deuxième Conférence (Habitat 2, Istanbul, 1996) a porté sur la perspective du « développement durable des établissements humains » avec un Plan d'action mondial pour un « logement décent pour tous ».

Mettant en évidence l’importance de la co-construction impliquant la société civile, la troisième Conférence (Habitat 3, Quito en Equateur, 2016) entend redynamiser l’engagement mondial en faveur du développement urbain durable par la mise en œuvre d'un « Nouveau programme pour les villes » fondé sur la planification et la gestion des villes et des villages dans un contexte de transition écologique.

Ce que construire veut dire renvoie à ces trois perspectives de l’Agenda mondial : planification stratégique des nouvelles configurations des villes, instauration du logement décent comme norme sociétale, implication des parties prenantes dans l’acte de construction ou co construction.        L’établissement humain désigne le mode d'occupation de l'espace à des fins de logement (maison, appartement, etc.) et de vivre-ensemble. Il offre différents niveaux de services qui lui sont liés : espace vert, commerces de proximité, transports en commun, services publiques, bibliothèques, aires de jeux, terrains de sport, etc. Il se traduit par des configurations architecturales qui dépendent de contraintes physiques (nature du terrain, conditions climatiques, etc.), économiques (macro et micro), sociales (catégories sociales, niveaux de revenus), culturelles (religion, famille, habitus) et esthétiques.

Je propose une typologie très schématique des établissements humains permettant de définir, outre une politique générique se déclinant au niveau national, des plans d’action dédiés à des catégories spécifiques de la population.

(i) L’établissement humain de type maison traditionnelle est dédié aux catégories défavorisées. L’engagement social de l’Etat est ici primordial et la stratégie « villes sans bidonvilles » est appelée à monter en échelle et en régime compte tenu du caractère inertiel du phénomène lié à l’écart grandissant entre l’offre et la demande. Phénomène analysé de façon pertinente dans les travaux de Françoise Navez-Bouchanine (Habiter la ville marocaine, L’Harmattan, 2000). La « maison marocaine », espace horizontal, introvertie, pourrait constituer, dans le  rural et le suburbain, un modèle d’habitat humain traditionnel rénové, où la Médina réhabilitéeforme un design architectural approprié favorisant la reproduction des valeurs de communauté, d'entraide, de respect du voisin, de vivre-ensemble.

Je viens de relire le livre de Hassan Fathy Construire avec le peuple  (Actes Sud, Paris, 1999). Voici comment il parle de son expérience : « Comment pouvons-nous aller de l'architecte-constructeur de système vers le système architecte auto-constructeur ? (…) Nous devons soumettre la technologie et la science à l'économie des pauvres et des sans argent. Nous devons ajouter le facteur esthétique. » (Hassan Fathy, Discours d'acceptation du prix Nobel alternatif, le 9 décembre 1982). Ce que montre H. Fathy c’est que l’économie des établissements humains modestes ne saurait en aucun cas justifier une structure architecturale sans qualités, un design dépourvu de toute valeur esthétique ni d’empreinte culturelle. Toutefois, en raison de son horizontalité, ce type d’établissement humain n’est pas sans poser maints problèmes dont celui de l’offre de terrains à bâtir.  

(ii) De par sa verticalité, l’établissement humain de type immeuble répond mieux à la demande particulière émanant des classes moyennes et correspond aux multiples désirs de ville (Naciri, 2018) qu’elles traduisent. Ces classes connaissent une érosion depuis plusieurs années, voire un déclassement comme en témoigne le pourcentage des ménages appartenant aux couches inférieurs des classes moyennes qui se portent sur l’habitat social. L’immeuble ou l’habitat vertical, dont le modèle est représenté aujourd’hui par la ville de Dubaï à la fois moderne, cosmopolite et mondialisée, est en phase avec les tendances à l’individuation des classes moyennes, notamment les franges supérieures. L’engagement de l’Etat sur ce segment est requis en raison de l’importance des fonctions économique, sociale, civique et culturelle que les classes moyennes tiennent dans l’économie et la société (réduction des inégalités, participation politique, créativité culturelle, etc.).            

(iii) Enfin, l’établissement humain de type villa pour les catégories plus ou moins aisées. Je n’en dirai pas plus, ces catégories savent mieux que quiconque « ce que construire veut dire ». Le rôle de l’Etat consiste, en l’occurrence, à inclure l’habitat villa (notamment le haut standing) dans l’habitat ville avec ses différentes variantes, en imposant, ne serait-ce qu’au niveau des façades des constructions, une norme de décence pour mieux vivre ensemble.

Dans son roman Les villes invisibles (1972), Italo Calvino explore une variété de thèmes et de logiques urbaines que les villes invraisemblables décrites mettent en scène : la mémoire, le désir, le ciel, les morts, le regard, les échanges, les signes, la continuité, l’apparence, la  dissimulation, etc. C’est l’existence réelle de cette variété d’imaginaires humains qui justifie, ici et maintenant, la construction de l’habitat invisible du vivre-ensemble.


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