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Le procès du développement (2 et 3)
Noureddine El Aoufi | 13 Novembre 2017
     

Le discours royal a mis l'accent sur la nécessité de la refonte du modèle économique tel qu'il est actuellement basé sur la demande intérieure. Ne pensez-vous pas que le Maroc a, néanmoins, réalisé une transformation de son modèle à travers l'industrialisation, l'émergence de nouveaux métiers mondiaux, l'essor technologique, etc.?

Soyons clairs. Etablir aujourd'hui un constat d'échec du « modèle » (j'insiste sur les guillemets) de développement à l'œuvre, ne signifie pas qu'il faille, pour autant, faire table rase et s'évertuer à inventer un modèle alternatif. Les politiques économiques menées jusqu'ici n'ont pas été sans effets, sans conséquences, elles ont produit des irréversibilités et créé ce qu'on appelle, dans le jargon, une « dépendance du chemin ». Par conséquent, les ruptures radicales ont un coût qui peut être incommensurable. L'héritage remonte, pour ce qui concerne du moins certains processus structurels, à l'Indépendance, voire au Protectorat. L'essentiel de la base industrielle dont s'est doté le Maroc fut le résultat des premiers Plans de développement nationaux, en particulier le Plan 1960-1964. Il n'est pas inutile de revenir aux débats des années 1960-70 relatifs à l'alternative industrialisation lourde versus industrialisation légère. L'Algérie ayant opté, à l'époque, en faveur de la première variante, le Maroc pour la seconde, les deux choix vont déboucher, on le sait aujourd'hui, sur un « optimum de second rang » et, in fine, sur des situations d'involution. Le développement n'est ni unaire, ni binaire, mais c'est un processus complexe, multidimensionnel, composite, cumulatif. C'est aussi un processus évolutionnaire, se faisant par apprentissages successifs.

Vous faites allusion au Plan Emergence et à la Politique d'accélération industrielle, on peut évoquer aussi les autres plans, programmes, chantiers ou visions (Maroc vert, Plan énergétique, Halieutis, Maroc Numéric, etc.). Ce sont des plans sectoriels pour des équilibres partiels, qui créent peu de liens inter sectoriels et génèrent de faibles « externalités positives ». En revanche, le développement vise l'équilibre général, ce qui exige une conception holistique, matricielle et coordonnée des stratégies de développement. Dès lors, loin d'être un gadget ou une technique dépassée, la planification stratégique est au cœur des politiques de développement, sans elle il n'y a guère de vision, guère de tableau de bord, le pilotage de l'économie se faisant à vau-l'eau, au gré des aléas du marché et des volatilités liées à la conjoncture. La planification stratégique c'est non seulement le « design » de la politique du développement et sa grammaire, c'est aussi son principe procédural, la condition de sa faisabilité. Avec la planification stratégique, le développement devient une pragmatique.    


Justement, dans quelle mesure la mise en cohérence de tous ces chantiers peut-elle contribuer à dessiner les contours d'un modèle de croissance et de développement efficient ?

Aujourd'hui, on assiste à un méli-mélo de projets et de programmes avec des objectifs qui tirent à hue et à dia. L'incohérence temporelle des politiques mises en œuvre est patente : le court terme s'y trouve en dissonance flagrante et permanente avec le long terme. A maintes reprises, le Roi a souligné les biais de convergence qui sont liés aux défauts de coordination et aux dysfonctionnements de la gouvernance avec les résultats inattendus que des observateurs de la vingt cinquième heure feignent tout juste de découvrir. Pourquoi cette incapacité à mettre en correspondance de phase l'ensemble des réformes ? Qu'est ce qui explique l'écart entre les objectifs et les moyens, les investissements et les rendements, les coûts et les performances ?

Toutes ces questions renvoient, encore une fois, à la conception du développement, au « modèle » sous-jacent aux réformes. Lorsque les décisions sont prises, ce qui est souvent le cas, sur la base de l'expertise technocratique internationale, institutionnelle et/ou privée, il ne faut pas s'étonner des « ratés du développement », des « effets pervers » et des captations du « ruissellement ». Le développement est, en effet, une affaire trop importante pour en confier la définition à l'expertocratie, qui plus est étrangère.  

L'élaboration d'une stratégie du développement national doit procéder d'une démarche compréhensive, empathique que seules les parties prenantes, c'est-à-dire les différentes composantes de la nation (cadres de l'administration, académiciens, chercheurs, experts publics, partis politiques, syndicats, société civile, etc.) ont les qualités requises et la légitimité nécessaire pour le faire comme il se doit. C'est cette approche démocratique, participative, constructiviste, fondée sur des choix théoriques et méthodologiques appropriés, qui doit prévaloir de l'amont vers l'aval, pour entériner le « nouveau consensus national » qui s'est dégagé ces dernières années autour des principes d'efficience économique, de qualité des institutions, de transparence, de responsabilité, de justice sociale, d'inclusion, de solidarité, de durabilité. Loin d'être exclusifs, tous ces principes, qui trouvent, dans notre pays, une résonance à la fois sociale, culturelle et historique, doivent être mobilisés, en même temps, pour promouvoir, dans une dialectique qui relie et intègre (selon une terminologie due à Paul Ricoeur), un processus vertueux de développement endogène, cumulatif et autocentré.


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