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Samir Amin ou l'hétérodoxie radicale
Noureddine El Aoufi | 15 Septembre 2018
     

Ce fut le professeur Abdelaziz Belal (1932-1982) qui, le premier, m’introduisit à la pensée de Samir Amin (économiste égyptien décédé le 12 Août 2018) dans le cadre du cours « Problèmes structurels de développement » qu’il dispensait à la Faculté de Droit de Rabat au début des années 1970. C’est, précisément, grâce à ce cours difficile, théorique, exigeant mais que les qualités pédagogiques exceptionnelles de A. Belal savaient rendre compréhensible à des étudiants de troisième année de licence (ancienne licence) et tout aussi passionnant et stimulant, c’est donc grâce à ce cours que j’ai pu prendre conscience, pour la première fois, des limites de l’économie standard en général et de son incapacité épistémique à penser la problématique du développement et du sous-développement en particulier. Deux concepts clés de l’économie politique qui, pourtant, étaient à l’époque (comme de nos jours) superbement ignorés des enseignements de première année et de deuxième année de licence consacrés, respectivement, à la microéconomie et à la monnaie.

Pour l’économie orthodoxe, le sous-développement n’existe pas en soi et, par conséquent, c’est un non objet. Et si des écarts entre les pays peuvent être observés en termes de performances économiques, ils ne traduisent qu’un état de retard des uns sur les autres. Tous les pays sont placés, à des étapes différentes, sur une trajectoire allant du stade inférieur, « la société traditionnelle », au stade supérieur, « l’ère de la consommation de masse », en passant par « les conditions préalables au démarrage », « le démarrage » et « la marche vers la maturité ». C’est la fameuse théorie des étapes de la croissance économique de W. W. Rostov (1960). Samir Amin oppose à cette approche linéaire, cinétique, unidirectionnelle des sociétés une approche à la fois historique et systémique.

Approche historique d’abord. Loin d’être un simple retard susceptible d’être rattrapé moyennant un effort d’investissement, de modernisation de l’économie et d’extension du marché et en suivant les « bonnes pratiques » des pays développés, le sous-développement est un processus historiquement daté, dont la genèse remonte à la colonisation qui a permis, par la violence, de soumettre les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine à la domination militaire, politique, économique et culturelle de l’Europe d’abord, des Etats-Unis, à partir de la Seconde Guerre mondiale, ensuite. Pour Samir Amin, le procès du sous-développement est irréversible en raison de « l’accumulation capitaliste » qui, dans son essence même, ne peut se déployer qu’à « l’échelle mondiale », le surplus créé au sein de la « périphérie », c’est-à-dire les pays sous-développés, étant constamment capturé, extorqué par le « centre » ou les pays développés (L’accumulation à l’échelle mondiale, 1970).

Loin de constituer une simple étape contingente et nécessaire sur la ligne du temps de Rostow, l’asymétrie liée à ce que Samir Amin appelle le « développement inégal » (Le développement inégal, 1973) est, au contraire, consubstantielle au capitalisme parvenu, à la fin du 19è siècle, à son stade suprême, le stade impérialiste (L’impérialisme et le développement inégal, 1976).

L’histoire longue semble avoir donné raison à Samir Amin non seulement contre le mainstream, mais y compris contre certains économistes hétérodoxes ayant cru pouvoir appréhender, hier, dans le phénomène des « nouveaux pays industriels » et, aujourd’hui, dans celui des «pays émergents », un biais dans la théorie du développement inégal, une transgression de l’ordre binaire centre-périphérie, voire une rupture du cercle vicieux du sous-développement. Au lieu d’atténuer les effets de domination du « centre » sur la « périphérie », la mondialisation n’a fait, ainsi, que corroborer la thèse que le développement (des uns) est coextensif au sous-développement (des autres).

Approche systémique ensuite. Dans les pays en voie de développement, la création de valeur, comme sa réalisation, ne s’inscrit pas dans le cadre d’un processus autocentré et selon une logique autonome. Le marché national est davantage une fiction qu’une réalité. Le sous-développement, on l’a dit, est constitutif du processus mondial où l’accumulation du capital suppose le transfert vers le « centre » d’une partie non négligeable de la valeur produite au sein de la « périphérie ». Ce sont les mécanismes sophistiqués de l’échange inégal (L’échange inégal et la loi de la valeur, 1973), qui fondent le développement inégal. La loi de la valeur mondialisée (2011) peut, dès lors, se reproduire à l’infini s’il n’est pas mis un terme aux phénomènes de dépendance de la « périphérie » à l’égard du « centre ». Samir Amin parle de « déconnexion » (La déconnexion, 1985), qui est, en l’occurrence, une condition sine qua non de la souveraineté des pays en voie de développement.

D’aucuns ont souligné l’irréalisme de la thèse de la déconnexion, en prenant appui sur l’échec de la brèche ouverte par les multiples expériences de « socialisme réellement existant ». On a d’abord, sur ce terrain, fait un faux procès à Samir Amin dont on connaît, par ailleurs, les critiques pertinentes à l’endroit du modèle soviétique de transition socialiste (L’avenir du Maoïsme, 1981). Ensuite, le concept de déconnexion implique que, au sein de la périphérie, des stratégies d’autonomie collective et de développement autocentré puissent être engagées débouchant, à terme, sur une mondialisation alternative (Samir Amin était président du Forum mondial des Alternatives), débarrassée de l’anomalie impérialiste. Cette perspective, en creux dans le projet hétérodoxe de Samir Amin, d’émancipation et d’affranchissement de L’Empire du chaos (1991), passe par une sortie, par le haut, du capitalisme vers la civilisation (Du capitalisme à la civilisation, 2008). Elle figure dans sa radicalité, en actes dans ses accomplissements, dans sa vie. Une Vita activa faite d’œuvre, séminale et utile, mais aussi d’action positive et créative de liberté.


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