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Les dualités du développement : (2) Etat vs marché
Noureddine El Aoufi | 16 Avril 2018
     

Cette seconde « dualité du développement » est souvent mise en scène dans la théorie économique dans des termes qui ont varié au fil de l’histoire. Trois actes dans ce processus.

Acte 1 : l’Etat est le processeur du développement, le concepteur, le maître d’ouvrage, l’acteur quasi exclusif. La scène est primitive : il s’agit de mettre en place d’abord les fondations : les infrastructures physiques, les bâtiments et les travaux publics (routes, chemins de fer, ports, aéroports, etc.), les industries de base produisant les biens d’équipement, mais aussi les services sociaux et les équipements collectifs (écoles, hôpitaux, administration publique). Ce sont des investissements lourds, à maturité longue et à rentabilité sociale que seul l’Etat a la légitimité de mobiliser dans la mesure où il incarne l’intérêt général. Outre une vision stratégique et un cadre institutionnel incitatif, le secteur privé a besoin de ces « conditions initiales » pour investir et pour animer le marché. Celui-ci n’est pas un deux ex machina, mais une « construction » par les règles que, précisément, l’Etat fixe en fonction d’arbitrages entre équilibres partiels et équilibre général, entre préférences individuelles et choix collectifs, logiques privées et ordre public. Historiquement, l’âge d’or du marché correspond à la « Grande transformation » (Polanyi, 1944) du capitalisme qui s’est traduite, après la Seconde Guerre mondiale, par une coordination institutionnelle du marché visant à « faire sa place au marché » et à « maintenir le marché à sa place », selon la formule de A. Okun.

Dans les pays avancés, l’accumulation primitive du capital fut portée par l’Etat et l’extension du marché s’est faite sur les « préalables » du développement, en aval du processus d’accumulation du capital, un processus initialisé, conduit, coordonné, régulé par l’Etat.

Au Maroc, l’Etat a joué, au lendemain de l’Indépendance, le rôle d’acteur principal du développement, d’investisseur stratégique, de catalyseur du secteur privé, d’organisateur du marché. La stratégie de l’Etat, dont la loi de la marocanisation constitue un moyen explicite, fut de se faire relayer, à terme, par le secteur privé (on a parlé d’Etat-relais). Mais, on le sait, la marocanisation a échoué à faire émerger une classe d’entrepreneurs capables de promouvoir un capitalisme national, car, comme on dit, « la plus belle femme du monde ne peut donner que e qu’elle a ».    

Acte 2. Le marché, de par sa nature, tend vers l’illimitation, il déborde, fonctionne au-delà des règles et des institutions qui tendent à en freiner la dynamique. L’inflexion libérale des années 1980 a fait reculer l’Etat jusque dans ses derniers retranchements que sont les fonctions régaliennes les plus restreintes. Pour assurer la suprématie du marché, les institutions financières internationales ont fait un travail de sape contre le principe de l’Etat-nation en commençant par le « maillon faible », c’est-à-dire l’Etat au sein des pays en développement. Ce ne fut pas sans crises économiques et sans déficits sociaux que les programmes d’ajustement structurels ont fini par être appliqués par l’Etat contre l’Etat. En dépit d’une « décennie perdue » en termes de développement, le processus de libéralisation ne s’est pas moins poursuivi au pas de charge au cours des années 1990 pour plus de marché et moins d’Etat. Aujourd’hui, la pauvreté, l’exclusion, les vulnérabilités, les inégalités, les pénuries humaines, le chômage, la menace écologique, etc. sont des problèmes sans précédent ; bref, le marché est roi, mais le roi est nu.

Acte 3. Retour à l’Etat, retour de l’Etat. L’échec du marché tient à son euphorie et à ses « exubérances irrationnelles », selon la formule Alan Greenspan, notamment dans le domaine financier, faute précisément de régulation par l’Etat. Mais en termes de développement humain et durable, le « tout marché » s’est avéré encore plus dévastateur. On peut lire, aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, dans la « littérature grise », qu’il existerait une corrélation entre état de sous-développement et Etat défaillant. Le zéro Etat est synonyme d’ « état de nature » et le « tout marché » peut mener à « la guerre de tous contre tous ». Il n’est jamais trop tard de bien lire Hobbes. Le « Léviathan » ce n’est pas ce que croient les ennemis de l’Etat, mais la traduction rationnelle d’un « contrat social », d’une relation d’agence. Car seul l’Etat est de nature à résorber les pénuries humaines et à juguler les goulots d’étranglement liés aux dysfonctionnements du marché. C’est l’Etat et non le marché qui est mandaté pour satisfaire les besoins essentiels de la population, produire les biens collectifs, prendre en charge les coûts sociaux, gérer les externalités, éluder « la tragédie des communs » (Hardin, 1968).


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