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Bank Al-Maghrib : les « constantes vitales » à ne pas déprécier
Noureddine El Aoufi | 19 Février 2018
     

Une mise en perspective historique de l’action de Bank Al-Maghrib fait apparaître une série de « constantes vitales » définissant un processus évolutionnaire intégrant l’apprentissage, l’adaptation, l’optimisation et l’anticipation, qui ont fondé, jusqu’ici, une certaine efficacité institutionnelle de ses politiques. Ces « constantes vitales » sont la souveraineté, la cohérence temporelle, la prudence.

La souveraineté d’abord, dont on trouve une traduction dans les politiques que la Banque centrale applique depuis l’Indépendance, est consubstantielle à la monnaie elle-même considérée comme souveraine, c’est-à-dire gouvernant, au-delà des rapports économiques et des marchés financiers, les relations sociales et la cohésion sociale (M . Aglietta et A. Orléan éd., La monnaie souveraine, Odile Jacob, Paris, 1998). Sur un plan plus fondamental, la monnaie incarne la souveraineté nationale et constitue un curseur  important de l’indépendance du pays. On se souvient de la décision prise sous le gouvernement Abdellah Ibrahim de créer Bank Al-Maghrib (Dahir du 30 juin 1959) et d’opérer le décrochage de la monnaie nationale par rapport au franc français comme d’une décision de souveraineté, comme un acte d’indépendance économique du pays.

La souveraineté monétaire évolue dans le temps et en fonction des pays. Il existe une pluralité de régimes de souveraineté monétaire et son effectivité n’est plus fonction de la focalisation sur les instruments de la monnaie nationale. Toutefois, si la politique monétaire, la politique de change et la convertibilité ont fortement évolué depuis quelques décennies, le principe d’exclusivité monétaire nationale, quant à lui, demeure et ne semble pas remis en cause.

Le passage du Maroc au régime de taux de change flexible ne doit pas signifier un rognage des missions fondamentales et classiques de Bank Al-Maghrib : contrôler la masse de monnaie en circulation, superviser la politique monétaire, réguler le fonctionnement des banques et leur solvabilité, gérer les réserves en devises et en or du pays, prêter en dernier ressort en cas de défaut de liquidité des banques, fixer le taux d’intérêt directeur, continuer d’agir sur l’économie et juguler les "exubérances irrationnelles" du marché.

Ne faisant que « boucler la boucle » et mener ainsi à son terme le processus de libéralisation de l’économie nationale, en acte depuis au moins la mise en œuvre du Programme d’ajustement structurel en 1983, la flexibilisation du régime de change s’avère, du point de vue de la Banque centrale,  sinon justifiable, du moins défendable. En effet, un régime de change flexible serait, d’abord, susceptible d’accroître l'efficacité de la politique monétaire, de maîtriser davantage les canaux de transmission et d’améliorer la capacité d’absorption des chocs exogènes. Ensuite, l’objectif de ciblage de l'inflation poursuivi ne pourrait être atteint sans un régime de change flexible. Enfin, l'ouverture du compte capital supposerait une flexibilisation du régime de change.

Dans le cas du Maroc, où la Banque centrale, autonome depuis 2006, a opté pour la règle de Taylor (lien entre taux d’intérêt d’une part, taux d’inflation  et écart entre Pib et Pib potentiel de l’autre), tout dépend de l’impact des variations du taux de change sur  les prix locaux : seul un pass-through faible peut assurer, peu ou prou, la stabilité des prix.

Ce qui, à tout le moins, ne va pas de soi compte tenu à la fois des fragilités macroéconomiques du Maroc, de ses vulnérabilités à l’international et de la volatilité des prix des produits qui pèsent lourd dans notre balance commerciale. Mais, faut-il le rappeler, il n’y a pas que la politique monétaire pour faire une macroéconomie en général et une macroéconomie du développement en particulier.

La cohérence temporelle ensuite. L’efficacité des politiques macroéconomiques suppose, en effet, leur complémentarité, voire leur convergence. Ce qui limite souvent le caractère optimal des politiques économiques, et réduit leur effectivité c’est, entre autres, le décalage entre les maturités : celle du gouvernement, d’une maturité de court terme, a trait à la conjoncture, en revanche celle de l’Etat s’inscrit dans le long terme et concerne les décisions stratégiques qui ne doivent pas céder aux aléas des « alternances » politiques et ne doivent pas se plier aux enjeux électoralistes des majorités gouvernementales. Car, dans la pratique, comme le soulignent Kyland et Prescott («Rules rather than discretion : The inconsistency of optimal plans »Journal of Political Economy, vol. 85, no 3, juin 1977), le choix d’une « politique pour la situation en cours » est amené à « évoluer vers une politique cohérente à défaut d'optimale.»

C’est l’interdépendance entre les variables monétaires, financières et budgétaires qui justifie la convergence des politiques macroéconomiques et la coordination des interventions publiques, ce qui nécessite une concertation étroite et une coopération congruente entre les différentes instances de la décision publique, en l’occurrence entre le gouvernement et la Banque centrale. 

Si la politique budgétaire relève pleinement de l’action du gouvernement, Bank Al- Maghrib peut, depuis la réforme de 2006, concevoir la politique monétaire du pays en toute autonomie par rapport au gouvernement, c’est-à-dire sans se « caler » sur l’agenda propre à la majorité gouvernementale et sur ses enjeux politiques. En sanctuarisant le principe de la discipline budgétaire dans la limite de 3%, la Constitution de 2011 octroie à la Banque centrale un pouvoir discrétionnaire en matière de financement du déficit budgétaire et de soutenabilité de la dette publique.    

Toutefois, l’autonomie de la Banque centrale ne doit pas se traduire par sa transcendance par rapport à l’Etat de droit, ni par sa primauté eu égard au principe démocratique. Le pendant de l’indépendance de Bank Al-Maghrib et de sa légitimité nationale se trouve, outre la concertation et la coopération avec le gouvernement, dans le principe de responsabilité, la Banque centrale devant présenter ses choix en matière de politique monétaire et rendre compte de ses décisions devant le pouvoir législatif. L’efficacité de la politique macroéconomique, comme sa crédibilité, est en lien étroit avec l’adhésion des acteurs économiques en particulier et implique en général la confiance de la population. 

La prudence enfin. Les simulations faites sur le Maroc préconisent une approche de la réforme fondée sur le principe de la prudence et privilégiant la progressivité dans la mise en œuvre. Ce qui se traduit, dans une première étape et avant le passage à la flexibilité totale, par un régime de change intermédiaire (couplage de la règle de Taylor avec l’objectif taux de change) avec une parité glissante et des bandes étroites permettant de  juguler le risque de spéculation et de contenir la volatilité du taux de change dans des limites étroites (±2,5% contre ±0,3% auparavant). Spinoza utilise le mot Caute qui veut dire « méfie-toi », « sois prudent ». Une recommandation que Bank Al-Maghrib se doit d’adopter, en général et à l’occasion de cette réforme en particulier, comme une last but not least « constante vitale ».

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