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Les dualités du développement : (4) développement vs croissance
Noureddine El Aoufi | 25 Juin 2018
     

Il s’agit d’une dualité générique, une vieille dualité que la théorie classique du développement semble avoir tranché dès sa genèse dans les années 1950 : le développement n’est pas réductible à la croissance. Plusieurs arguments :

(i) La croissance est généralement définie par le produit intérieur brut (Pib), lequel mesure la valeur de la production de biens et services réalisée par les agents résidant sur le territoire national. En revanche, le concept de développement est plus large et renvoie, outre le Pib, à une combinatoire d’indicateurs mesurant la richesse à la fois matérielle et immatérielle.

(ii) De même, si la croissance concerne les grandeurs économiques de type quantitatif, le développement quant à lui intègre, dans le même processus, les dimensions de nature qualitative, c’est-à-dire institutionnelle, sociale, culturelle, voire symbolique. Par ailleurs, alors que la croissance est appréhendée dans le court terme et eu égard à la conjoncture, le développement s’inscrit dans un processus de long terme et porte davantage sur les structures.

(iii) Autre différence de taille : la croissance peut cibler des équilibres partiels sur des secteurs, des branches, des chaînes de valeur, des segments de marché, etc., alors que le processus du développement n’a de réalité que dans des équilibres globaux, des processus holistiques, où tous les secteurs productifs (agriculture, industrie, services), sont pris dans des dynamiques systémiques, développent des flux d’échanges entre eux, font des transactions tangibles et intangibles de type inter et intra, le tout contribuant au « noircissement » de la matrice Leontief (Input-Output Economics, 1966). Plus les « cases » de cette matrice sont « pleines », plus les « effets d’entraînements » sont amplifiés et se propagent à l’ensemble de l’économie, plus les facteurs endogènes et les mécanismes internes (échelle de production, dimension du marché, volume d’investissements) se renforcent mutuellement et plus le processus du développement est auto-entretenu.

(iv) Un quatrième fondement de la distinction croissance/développement réside dans la relation avec le marché : alors que la croissance peut s’accommoder d’une modalité privilégiant les exportations et l’extension des débouchés externes, le développement quant à lui n’est envisageable que sur la base d’une variante productive autocentrée donnant la priorité à l’approfondissement du marché interne et à la satisfaction de la demande effective (au sens keynésien) nationale. La croissance peut être une croissance extravertie, en revanche le développement est fondamentalement un développement intraverti.     

(v) Cette dernière distinction implique que si la croissance est tirée par le marché et si l’efficience du marché par le marché est une hypothèse centrale du modèle standard, il n’en est rien lorsqu’on se situe sur le terrain de l’économie politique du développement qui participe du fait stylisé, et massif, que les pays en voie de développement sont caractérisés par une configuration complexe, diversifiée, composite de mondes de production marchand/non marchand, moderne/traditionnel, capitaliste/non capitaliste, privé/public, individuel/commun, etc. Dès lors, le marché ne pouvant constituer une modalité exclusive de régulation, l’Etat est appelé à jouer le rôle à la fois de stratège, de designer des politiques de développement, d’agent principal, de régulateur en dernier ressort, d’arbitre entre les préférences privées, les choix publics et les logiques relevant du Commun (E. Ostrom,  Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action, 1990).

(vi) Last but not least, il y a lieu de souligner que la croissance s’inscrit dans une logique séquentielle où la répartition est fonction de la quantité de richesse produite, ce qui implique, si l’on s’en tient aux recommandations du FMI, des « plans d’ajustement structurel » et un maintien des équilibres macroéconomiques internes et externes (désengagement de l’Etat, baisse des dépenses publiques, maîtrise des déficits, gel des salaires, etc.), comme ce fut le cas au le Maroc en 1983.  A l’opposé, dans le processus de développement la production et la répartition vont de pair, se combinent et se conjuguent pour former un jeu à somme positive : plus les richesses sont réparties de façon équitable entre les facteurs de production (schématiquement le travail et le capital), plus les incitations sont efficientes et plus les comportements productifs sont performatifs.

Depuis Kuznets, on a tendance à considérer que le niveau de développement n’est pas incompatible, au départ du processus d’accumulation du capital, avec un accroissement des inégalités de revenu, les inégalités favorisant les profits qui, in fine, font l’épargne qui fait les investissements qui font la croissance qui fait le développement. Mais avec le temps, la courbe tend à s’inverser et les inégalités commencent à s’atténuer progressivement et de façon endogène. Des travaux historiques et empiriques récents ont montré non seulement les limites de cette causalité (F. Alvaredo, L. Chancel, T. Piketty, E. Saez et G. Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, 2018), mais, de surcroît, que les phénomènes de pauvreté, de précarité, de vulnérabilité observés de nos jours, au sein des pays avancés comme dans les pays en voie de développement, ont partie liée avec le creusement des inégalités aux plans social et spatial. 

Du point de vue de la théorie du développement, pour accroître la richesse, il est deux conditions nécessaires : d’une part un mode de production à la fois efficace et inclusif, c’est-à-dire une combinaison optimale de facteurs économiques et tangibles (capital, travail, terre) ; de l’autre un mode de répartition à la fois équitable et inclusif, c’est-à-dire une convergence optimale de facteurs institutionnels et intangibles(droits de propriété, incitations, concurrence, innovation, savoir, qualité, normes, protection sociale, accès aux services publics, durabilité). Production et répartition, en même temps, dans le même processus cohérent, dans la même dynamique de croissance tirée par le développement et/ou de développement impulsé par la croissance. Le principe de justice sociale (A. Sen, L’idée de justice, 2010) est un principe constitutif du développement, c’est à la fois un moyen et une finalité du processus systémique englobant dans un tout complexe la croissance avec ses indicateurs quantitatifs et qualitatifs d’une part, et le développement avec ses indicateurs humain et durable : espérance de vie, accès à l’éducation, à la santé de base, à l’emploi décent, capabilités, droits de l’homme, égalité hommes/femmes, transition écologique, de l'autre. Sans le principe de justice comme équité, la croissance économique, quelque fut son niveau et sa vigueur, ne peut déboucher, au mieux, que sur  un type de développement extractif, c’est-à-dire fondé sur l’extraction par une miorité, qui se reproduit de façon endogamique, de la richesse produite par la majorité (D. Acemoglu et J. A. Robinson, Why Nations Fail, 2012).


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