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Modèle de développement : le discours et la méthode (2)
Noureddine El Aoufi | 28 Mai 2018
     

Je reprends dans ce blog la seconde partie de l’entretien que j’ai accordé à Imane Bouhrara et paru dans EcoActu le 24 Mai 2018 (www.ecoactu.ma)

Question : Justement quelle démarche faudra-t-il adopter pour faire émerger un consensus sur le futur modèle de développement du Maroc ?

Réponse : Dans Quand dire, c’est faire (1962), J. L. Austin souligne que le discours est aussi l’acte qu’il énonce, il est ce qu’il désigne. Un discours est un acte producteur de réalité. A plus forte raison lorsqu’il s’agit, en l’occurrence, d’un discours royal. Il est, de par son statut transcendantal, performatif. Quand le souverain dit, le gouvernement, c’est-à-dire l’exécutif, doit faire. On pouvait attendre du gouvernement, à juste titre, qu’il définisse une pragmatique performative de l’injonction appellative royale. La Constitution l’y autorise. Apparemment, il n’a pas pris les choses sous cet angle. Pourquoi ? Les situations de « non faire », de « dire » qui ne débouche pas sur le « faire » sont désormais des significatives, l’exemple le plus spectaculaire, devenu erratique, emblématique est celui de la « stratégie Al Hoceima Manarat Al- Moutawassit ».

Il importe, dès lors, de dissiper le flou institutionnel qui entoure la « dualité » exécutive et qui compromet l’effectivité des politiques publiques. Mais toutes choses égales par ailleurs, et en référence au nouveau « modèle » de développement, on peut suggérer les grandes lignes d’une pragmatique ayant pour but, outre de dépasser au sein de l’exécutif la dualité incapacitante entre le dire et le faire, de fonder une approche méthodologique appropriée dédiée au design de l’ensemble des engagements stratégiques de l’Etat, c’est-à-dire de ces engagements qui portent sur les grands choix du pays, qui concernent le bien-être collectif et impliquent l’ensemble de la population. La démarche peut se décliner selon un processus cumulatif en plusieurs actes, chacun de ces actes correspondant à une sphère déterminée de légitimité, dans le prolongement du discours royal appelant à repenser le modèle de développement national et qui constitue l’Acte 1 du processus global d’élaboration. 

L’acte 2 consiste à fonder par le savoir (ici savoir économique, augmenté et renforcé par d’autres savoirs, notamment les sciences humaines et sociales) les nouveaux choix adéquats en matière de développement, compte tenu des besoins essentiels à satisfaire, des priorités humaines et sociales, des enjeux de compétitivité, des exigences de soutenabilité, des moyens requis en matière d’investissement et de financement, des maturités à court et long termes, de programmation et coordination des projets, etc. C’est la sphère de l’expertise qui est incontournable dans ce type d’exercice qui est complexe et s’adosse de plus en plus à la connaissance dans ses multiples dimensions théoriques, empiriques, techniques, comparatives. Je persiste et signe les propos que je vous ai déjà tenus lors d’un précédent entretien (Financenews, 30 octobre 2017). L’expertise qui, en l’occurrence, est recherchée pour sa double légitimité scientifique et technique et pour sa démarche compréhensive au sens de Max Weber, ce n’est certainement pas l’expertise étrangère, mais l’expertise nationale dont regorgent aujourd’hui notre administration, nos universités ainsi que les multiples institutions, conseils et observatoires nationaux comme Bank Al-Maghrib, le Conseil économique, social et environnemental, le Haut-Commissariat au Plan, l’Observatoire national du développement humain, etc.

Acte 3. La commission d’experts nationaux ne peut pas compter exclusivement sur le savoir et les compétences techniques que détiennent ses membres, mais elle doit procéder à des auditions aussi larges que possibles et recueillir les différentes façons de concevoir le mode de développement national compte tenu de la pluralité des parties prenantes, de la pluralité des acteurs, de la diversité des cultures, de la variété des situations sociales, et donc de la complexité des besoins, des préférences, des attentes, des espérances. Cet acte est essentiel. Il octroie à l’expertise une base d’encastrement, ou embeddedness pour reprendre la formule de Karl Polanyi, au sein de la réalité du pays et de ses dynamiques. C’est un moment de délibération fondamental dans le processus d’élaboration d’un consensus autour du choix optimal de ce que le développement doit être, dans sa substance et dans ses procédures, un consensus autour de la combinatoire des besoins, des priorités, des moyens, des dispositifs de mise en œuvre, etc.

Dans l’Ethique à Nicomaque, Aristote définit la délibération comme un processus permettant d’éclairer les voies de la décision et de l’action. Elle favorise l’interaction des points de vue, des arguments, des justifications. Elle met en tension les positions, préférences, aversions des différentes parties prenantes et révèle leurs dispositions, engagements, défections. Amartya Sen fait de la capacité de délibérer un principe de démocratie réelle. A Maroc, on peut à ce propos évoquer quelques rares exemples où l’on a octroyé, peu ou prou, aux citoyens cette capacité de participer à la délibération publique en vue d’élaborer des réformes : la Charte nationale sur l’éducation en 1999, le rapport du Cinquantenaire ayant donné lieu à l’Initiative nationale du développement humain en 2005, le rapport sur la régionalisation avancée (2011) et, bien entendu, la Constitution de 2011 qui institue le principe de démocratie participative. Ainsi augmentés et légitimés par l’acte délibératif, les  « livrables » d’étape issus de l’expertise ont encore besoin d’un type primordial de légitimité : la légitimité démocratique.

Acte 4. Les stratégies sectorielles conçues par les cabinets de conseil étrangers ont dû buter, entre autres, sur des attitudes de défiance se transformant le plus souvent en comportements de défection ou exit des parties prenantes en particulier et des citoyens en général. On ne doit guère s’en étonner : ces stratégies ont été élaborés de façon hermétique, à huis clos, au sommet de l’Etat et mises en oeuvre sans débat préalable, sans délibération publique, à l’insu des citoyens. Force est de constater que de telles réformes sont, la plus part du temps, inexécutables dès lors qu’elles n’ont pas été soumises à l’avis des parties concernés. Certaines de ces réformes sont peu convaincantes y compris dans leurs soubassements théoriques et empiriques, se contentant la plus part du temps de « plaquer » sur la réalité marocaine, de manière mécanique, des modèles d’équilibre général réduisant ainsi le développement à la croissance, la politique macroéconomique publique à la gestion microéconomique privée, diluant la gouvernementalité dans la gouvernance, prônant la compétitivité externe sans tenir compte de la productivité interne, etc.

Mais il y a plus important : dans l’opinion publiques, les grandes décisions stratégiques initiées et pilotées par le Souverain sont, de par la Constitution, soustraites au principe liant la responsabilité à la reddition des comptes. Cette « aporie» peut être résolue en impliquant le Parlement dans le débat et l’adoption du projet de « modèle » de développement national, ce qui lui donne une légitimité démocratique et rend, du coup, l’exécutif gouvernemental pleinement responsable de sa mise en œuvre et seul comptable de son effectivité. Et la boucle sera ainsi bouclée.  

(A suivre)

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