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Les dualités du développement
Noureddine El Aoufi | 2 Avril 2018
     

A la suite de mon blog précédent, j’ai reçu quelques commentaires sur les « facteurs externes » dont j’aurai négligé, en citant Abdelaziz Belal, l’efficace qu’ils produisent sur le développement national. Dont acte.

A. Belal souligne, en effet, que « le développement n’est pas possible sans l’élimination des blocages sociaux, politiques et idéologiques qui l’entravent ». Mais il ajoute : « c’est-à-dire de la domination externe-interne qui ronge et inhibe les formations sociales périphériques ». Je n’ai pas reproduit cette dernière précision parce que je cherchais surtout à mettre la focale sur les « facteurs internes » (la domination interne) quand bien même, comme le note l’auteur, la domination est tout à la fois interne et externe. Il s’agit d’une vieille querelle théorique : d’aucuns (théorie de la dépendance) faisant du procès du sous-développement une conséquence historique de l'extraversion économique des pays sous-développés et de leur satellitisme, notamment commercial et financier, par rapport à la métropole. D’autres privilégiant l’explication par les limites des « structures productives » internes et l’incapacité intrinsèque du capitalisme périphérique à déboucher sur le développement économique et social. L’échange inégal dans un cas, le développement inégal dans l’autre. Rosa Luxemburg versus Lénine. 

Pour A. Belal, le phénomène de la dépendance prend racine, au cours de la trajectoire coloniale, de façon synchrone avec le procès du sous-développement qui est alors appréhendé dans la sphère productive comme le résultat historique du développement inégal (Amin, 1973), à travers un mécanisme d'extorsion et de transfert de la plus-value de la périphérie vers le centre, faisant perpétuer l'accumulation à l'échelle mondiale (Amin, 1970, 1973; Frank, 1966, 1968). En référence aux travaux de A. O. Hirshman (1958) et de E. Gannagé (1962), il met en évidence, sous le Protectorat, une insuffisance des "effets multiplicatifs" directs et indirects des investissements dans les infrastructures. Insuffisance qui s'explique notamment par "l'exportation" des phénomènes de multiplication et d'induction : "Dans les conditions de l'économie politiquement dépendante, les effets multiplicatifs directs et indirects de l'investissement ne jouent que très faiblement ou pas du tout" (1965, p. 162). L'épargne se trouve "projetée en permanence vers l'extérieur" transférant ainsi à l'étranger le mécanisme d'"accélération" de l'investissement.

Belal a eu, donc, tout à fait raison de porter l’emphase sur la dépendance externe dans un contexte où le Maroc faisait ses premiers pas dans le processus de l’indépendance économique (gouvernement Abdellah Ibrahim).   

Aujourd’hui, on est en droit, sans occulter ni minimiser le poids des facteurs externes (la mondialisation étant, au contraire, le vecteur par excellence de la domination externe et le stade suprême de l’impérialisme), de réaffirmer le rôle qui incombe aux pouvoirs publics de peser dans la conception d’une stratégie de développement national, d’infléchir les tendances imprimées par la mondialisation libérale au cours de l’économie nationale, voire de soustraire, dans une large mesure, la décision aux institutions financières et aux cabinets d’études internationaux. 

La marge de manoeuvre de l’Etat-Nation est, certes, devenue fort étroite sous l’assaut de la mondialisation, mais le politique n’est pas pour autant totalement dépourvu de moyens d’action souveraine sur l’économie et sur les modes d’insertion dans le régime international. Les facteurs internes ne sont pas irrémédiablement neutralisés par les facteurs d’ordre externe, voire dans la dialectique des topiques du développement, ce sont les premiers qui, en dernière instance, sont déterminants. Comme le montre la métaphore de « l’œuf et de la pierre » (Mao Tsé-Toung, « De la contradiction »), « l’œuf qui a reçu une quantité appropriée de chaleur se transforme en poussin, mais la chaleur ne peut transformer une pierre en poussin, car les bases sont différentes ». Les « bases », c’est-à-dire, en l’occurrence, les « conditions internes ».


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