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Le Sommet et l'exigence d'un nouvel ordre arabe
Hakim Ben Hammouda | 28 Mars 2019
     

Le trentième Sommet de la Ligue arabe se déroule le 31 mars 2019 à Tunis sur fond de crises multiples dans le monde arabe, de déchaînement de la violence et de divergences inter-arabes. Jamais le monde arabe n’a paru aussi divisé avec des contradictions et des divergences aussi fortes entre ses membres au moment où les défis et les agressions extérieures sont importantes. Certes, les institutions arabes, classiques, dont principalement la Ligue arabe ainsi que bien d’autres institutions de coopération politiques et économiques ont toujours cherché à maintenir aussi bien une certaine cohésion qu’un niveau de coopération entre les pays. Mais, elles semblent aujourd’hui impuissantes face aux crises multiples qui traversent la région. Si Daech semble vaincu aujourd’hui en Syrie et en Irak, la menace terroriste est encore présente dans la région et les risques d’attentats et d’attaques terroristes sont toujours là. Par ailleurs, la région du Golfe, même si l’ampleur du conflit entre les pays membres et particulièrement l’axe Arabie saoudite-Emirats arabes unis d’un côté et le Qatar de l’autre, est moins intense qu’au moment de son éclatement, les tensions sont toujours présentes et risquent de dégénérer en conflit ouvert. Il faut également mentionner la poursuite de la guerre au Yémen et ses conséquences dramatiques sur les populations civiles. On ne peut pas oublier le conflit larvé en Libye et les difficultés des parties prenantes de parvenir à un accord de paix et entamer la reconstruction de l’Etat en dépit des interventions des Nations unies et des pays de la région.

Parallèlement aux conflits internes, il faut mentionner les agressions externes. Ainsi, l’Administration américaine dans la poursuite des kurdes n’en finit pas de donner des arguments à la Turquie et à son armée pour multiplier les incursions dans différents territoires arabes en toute impunité, notamment en Irak et en Syrie. En même temps, l’Iran n’a jamais cessé ses visées hégémoniques, profitant de cette crise sans précédent pour essayer d’étendre ses tentacules dans différents pays arabes.

Ainsi, la crise que nous traversons est sans précédent depuis les indépendances et l’ordre arabe post-colonial est aujourd’hui ébranlé par les conflits internes et les agressions externes. Mais, cette crise est le signe de l’épuisement des fondements de l’ordre arabe post-colonial. Cet essoufflement et cette crise expliquent le déclin des institutions arabes et leur immobilisme face aux dangers et aux crises. Ils sont également au cœur du désespoir, des inquiétudes et des peurs des populations arabes face au monde et à l’avenir.

L’ordre arabe hérité des guerres de libération et du mouvement national était basé sur cinq principes fondamentaux qui se sont émiettés et sont en pleine déconfiture depuis plusieurs années. Le premier fondement est les Etats forts qui seront progressivement à l’origine d’un autoritarisme oriental que beaucoup de politologues et d’activistes voient comme une spécificité du monde arabe qui rendait difficiles les transitions démocratiques. En dépit de leurs différences idéologiques et politiques, l’autoritarisme et le caractère centralisé du pouvoir politique sont une caractéristique commune de l’ordre arabe. Et, même si certains régimes étaient obligés d’opérer une certaine ouverture dans les années 1980, elle était de façade et les Etats continuaient à dominer et à assurer leur hégémonie sur le politique. Ainsi, l’autoritarisme politique était la règle, et la dissidence et la contestation politique étaient combattues parfois avec une violence inouïe et maintenues à la marge de l’ordre politique. Cette gestion forte et parfois violente de l’espace politique a maintenu l’unité des populations au sein des Etats-nations dont la diversité des populations était la règle générale.

Or, le printemps arabe va remettre en cause l’autoritarisme et exiger une ouverture de l’espace politique arabe et sa démocratisation. Certes, les révolutions n’ont pas débouché sur les transitions pacifiques et au contraire, elles ont été à l’origine de conflits, de guerres et d’atrocités que nous n’avons jamais connus par le passé comme c’est le cas en Syrie, au Yémen et en Libye. Mais, en dépit de ces violences et de ces échecs, le printemps arabe a mis fin à l’autoritarisme et a ouvert l’horizon politique arabe sur l’idée démocratique.

Le second fondement de l’ordre arabe post-colonial est celui de la modernisation, particulièrement dans les domaines économique et social. Les Etats arabes ont entamé, en dépit de la différence de leurs options économiques entre libéraux et socialisants, d’importants programmes de modernisation des structures économiques et sociales archaïques héritées des siècles de marginalisation islamique et des décennies de colonisation. Ainsi, les entreprises publiques, les investissements dans les infrastructures, le développement de l’éducation moderne, l’accès à la santé, la transformation des structures économiques ont été d’importants véhicules de modernisation qui ont transformé la face des pays arabes. Cette modernisation a été à l’origine d’une véritable révolution sociale dans la mesure où elle a assuré la promotion des couches sociales marginalisées et a favorisé l’apparition d’une classe moyenne moderne. Cette modernisation a joué un rôle majeur dans la légitimation de l’Etat moderne, la sortie des appartenances infra-étatiques et l’adhésion au projet national post-colonial. Mais, cette modernisation était sans modernité dans la mesure où elle se limitait à la modernisation des structures économiques sans l’accompagner de la liberté et de la démocratie. Au contraire, le contrat social arabe post-colonial était basé sur cet échange entre de la promotion sociale en contrepartie de l’abandon des libertés politiques.

Or, ce pilier s’est également brisé depuis les crises des années 1980 qui ont annoncé l’essoufflement des modèles de développement dans le monde arabe. D’un côté, les pays riches en pétrole et en ressources naturelles n’ont jamais réussi à diversifier leurs structures économiques pour sortir du syndrome hollandais et de cette dépendance des cours mondiaux. De l’autre, les pays moins dotés en ressources naturelles, et s’ils ont effectué des pas importants en matière de diversification de leurs structures économiques, se sont retrouvés rapidement enfermés dans « la trappe des pays intermédiaires » et n’ont pas réussi à sortir des activités intensives en travail pour rentrer de plain-pied dans le monde de l’industrie 4.0, de la digitalisation et de l’intelligence artificielle. Ces échecs répétés ont été à l’origine de la montée du chômage, de la marginalisation sociale et régionale, des inégalités et de la pauvreté et ont fini par remettre en cause la modernisation, l’un des fondements de l’ordre arabe post-colonial et des Etats modernes.

Le troisième pilier de l’ordre arabe était une certaine idée mythique de l’unité arabe. Cette idée n’était pas seulement le propre des nationalistes arabes, mais elle était partagée également par d’autres partis libéraux, et plus largement par les populations arabes qui étaient persuadées que cette unité permettrait de mieux résister à l’ennemi sioniste et de mieux négocier notre positionnement dans l’ordre mondial. Il faut dire que cette idée a été une importante locomotive de l’ordre politique arabe jusqu’aux années 1990 et à la première guerre du Golfe. En effet, plusieurs institutions arabes dont la Ligue arabe et bien d’autres dans l’objectif de renforcer la coopération arabe et la solidarité entre les pays arabes. Ces institutions ne se limitaient pas aux dimensions politiques mais également économiques et financières avec la création d’un grand nombre de banques de développement entre les différents pays arabes. Par ailleurs, plusieurs traités ont été signés, notamment dans le domaine économique, des traités qui ont permis la création d’une zone de libre-échange et le renforcement de la coopération économique entre les différents pays arabes. Il faut également mentionner que cette période a été marquée par le développement des investissements en provenance des pays riches vers les autres pays arabes et que le mouvement des travailleurs immigrés vers les pays riches a joué aux niveaux économique et social.

Sans parvenir à la création d’une nation arabe unifiée, le mythe de l’unité arabe a au moins permis de renforcer les liens de coopération et d’échanges entre les pays arabes. Or, ce mythe sera remis en cause avec la guerre du Golfe suite à l’invasion du Koweït par l’Irak. Et depuis cette date, les conflits opposant les pays arabes n’ont cessé de grandir, mettant à mal non seulement l’un des mythes fondateurs de l’ordre arabe post-colonial mais également les efforts de coopération et de solidarité entre les pays.

Le quatrième fondement de l’ordre arabe est celui du monopole de la violence légitime. En effet, les pays arabes, en dépit parfois de frontières poreuses et de mouvements de groupes de bédouins et d’autres communautés d’éleveurs, ont réussi à maintenir l’ordre public et à garder le monopole sur l’usage des armes. Les seules forces qui disposaient de l’usage des armes étaient les forces de la révolution palestinienne en Jordanie jusqu’au septembre noir et le départ des fedayins en 1971, au Liban plus tard et dans d’autres pays arabes, mais dans l’objectif de combattre l’Etat d’Israël et non pas de défier les pouvoirs locaux.

Or, ce monopole sera rompu depuis la guerre du Golfe avec la multiplication des armes et leur détention par différents groupes qui seront utilisés contre les Etats. Cette tendance va se renforcer avec les conflits déclenchés suite au printemps arabe avec l’apparition de groupes terroristes et le groupe de Daech a été aussi loin de contrôler un territoire important et à y imposer un Etat et une administration pour le gérer. Ainsi, l’éclatement du monopole de la violence légitime a été à l’origine de la fin de la paix que l’ordre arabe a réussi à maintenir et de la montée de la violence, du terrorisme et de l’insécurité.

Le cinquième pilier de l’ordre arabe post-colonial est son importance stratégique dans l’ordre mondial. Cette importance s’expliquait par sa domination de la production des énergies fossiles, et plus particulièrement le pétrole et le gaz naturel qui étaient les locomotives de l’ordre capitaliste hérité du début du 20e siècle. L’OPEP dominée par les pays arabes illustrera ce pouvoir et cette place stratégique du monde arabe dans l’ordre mondial de l’après-seconde guerre mondiale. Les pays arabes auront cette place et ce rôle dans l’ordre mondial, particulièrement après la guerre du Kippour en 1973 entre Israël et les pays arabes et la décision de l’embargo des pays arabes sur les exportations pétrolières. Ce rôle a été à l’origine d’un grand intérêt des grandes puissances mondiales, notamment les Etats-Unis, l’URSS et les autres pays européens à la région arabe. Il a permis également aux pays arabes d’avoir une position de négociation importante sur les questions stratégiques et particulièrement le conflit israélo-palestinien.

Or, cette situation est en train de changer de manière dramatique pour plusieurs raisons. D’abord, l’OPEP n’a plus le même pouvoir sur le marché mondial des énergies fossiles avec la montée de producteurs non membres. Il faut également mentionner l’apparition de nouvelles sources d’énergie, notamment le gaz du schiste. Il faut aussi mentionner la transition écologique et les efforts des différents pays pour réduire leur utilisation des énergies fossiles. L’ensemble de ces évolutions a été à l’origine du recul de l’importance stratégique du monde arabe et du manque d’intérêt des grandes puissances pour notre région. En même temps, les grands pays, notamment l’Administration Trump, n’hésitent plus à prendre les décisions les plus opposées aux intérêts arabes.

Ainsi, nous vivons aujourd’hui la crise la plus importante de l’ordre arabe, héritée de la seconde guerre mondiale. La fin de l’autoritarisme, la marginalité sociale et la montée des inégalités, l’explosion de la violence et la fin de l’intérêt du monde pour notre région sont au cœur du chaos arabe et des peurs et des inquiétudes des populations arabes.

Il est temps de sortir de cette crise, de jeter les jalons d’un nouvel ordre arabe et de relever les défis régionaux et globaux que nous traversons. Mais la construction d’un nouvel ordre arabe passe par la construction d’une nouvelle coalition ouverte et plurielle pour ressusciter le projet arabe et le renaître de ses cendres, redonnant ainsi une nouvelle envie d’un vivre en commun arabe.

Hakim Ben Hammouda (Université de Grenoble Alpes) est ancien ministre tunisien de l’Economie et des Finances


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