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La Tunisie est-elle sur la voie de la désindustrialisation ?
Hakim Ben Hammouda | 29 Octobre 2018
     

Sommes-nous sur la voie de la désindustrialisation ? Une question importante et en même inquiétante tant le développement de notre pays a été porté par celui de l’industrie et de sa diversification. En effet, très tôt après la sortie de la colonisation, le pari de l’industrie a été pris par les pères fondateurs de l’indépendance. Ainsi, l’Etat se met à la tâche et entame le développement industriel de manière volontaire à travers les pôles régionaux de développement, lancés dès le début des années 1960 et dont l’objectif était de construire une dynamique de développement régional afin de sortir les différentes régions de leur léthargie et en même temps, d’échapper au modèle rentier hérité de la période coloniale. Cet effort d’industrialisation sera renforcé dans les années 1970 au secteur privé ainsi qu’aux entreprises étrangères à travers les efforts de promotion des exportations.

Ainsi, depuis ces efforts fondateurs, l’industrie n’a cessé d’être au cœur de nos stratégies et nos politiques de développement. Elle a incarné nos réussites dans les années 1970 et notre capacité à mettre en place une stratégie de développement dans une petite économie et ouverte sur l’extérieur. L’industrie a également porté notre croissance dans les années 1970, la création d’emplois et l’accélération des exportations. Mais, surtout elle a été au cœur de la transformation de notre paysage économique et social en offrant le socle de la modernisation de notre pays.
C’est dire l’importance de l’industrie dans notre histoire économique, sociale et même politique. Ce rôle central explique l’inquiétude, lorsque la question de la désindustrialisation de notre pays est évoquée. En effet, beaucoup d’experts et des responsables, et non des moindres, n’hésitent pas à la poser ouvertement. Sommes-nous entrés dans une phase de fin du développement industriel ? Sommes-nous en train de sortir de ce secteur qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui ? Sommes-nous en train d’échapper à ce qui a fondé durant des décennies notre résilience économique et sociale ?

Il faut dire que les arguments ne manquent pas pour expliquer l’essoufflement de notre modèle de développement industriel. Je n’en retiendrai que quatre éléments majeurs. Le premier concerne la structure de la croissance économique enregistrée dans notre pays depuis le début de cette année. On est surpris de constater qu’elle n’est plus portée comme elle l’a toujours été par l’industrie et que c’est plutôt l’agriculture qui a repris ce rôle de locomotive de notre économie.

Un retour en arrière qui ressemble à un échec pour tous les pères de l’indépendance et les stratèges du développement tunisien qui ont fait de la sortie du modèle agricole et de la diversification de notre économique le cheval de bataille de notre indépendance économique et de notre modernisation.

Ce recul de l’industrie est à noter dans l’activité économique et dans la création de richesses dans notre pays. En effet, les dernières données de l’INS montrent que l’indice de production industrielle a baissé au cours des sept premiers mois de l’année 2018 pour s’établir à 92,7 (base 100 en 2010) soit une baisse de 0,7% à la fin du mois de juillet. Cette baisse s’explique certes par la baisse de la production minière qui a eu des effets sur les industries chimiques ainsi que la crise immobilière qui a eu des effets sur les industries de matériaux de construction. Mais, en même temps, les industries mécaniques et électriques qui sont au centre du nouveau modèle de développement n’ont augmenté que de manière limitée.

Un autre indicateur qui montre l’essoufflement de notre modèle de développement industriel concerne les investissements déclarés. Selon les données fournies par l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (APII), les investissements industriels ont connu une augmentation de 3,9% jusqu’à la fin du mois d’août 2018. Cette augmentation reste faible particulièrement si on prend en considération la hausse de l’inflation et surtout l’augmentation des prix des biens d’équipements importés du fait de la dégringolade du dinar. L’augmentation du nombre de projets industriels déclarés durant cette période est encore plus faible et se situe autour de 3,4%. En même temps, la croissance des emplois créés suite à ces créations d’entreprises reste faible et sa croissance n’est que 2,4% pour la même période au cours de l’année passée. Mais, il faut constater que seulement 12,8% des nouveaux projets sont des créations nouvelles alors que cette part était de 46,4% au cours de l’année passée. Par ailleurs, le coût d’un projet industriel moyen est resté stable au cours de cette période et s’est situé autour de 965 000 dinars en 2018 alors qu’il se situait autour de 964 000 dinars en 2017.

Le dernier critère qui montre l’essoufflement du développement industriel de notre pays concerne l’évolution de l’effectif des entreprises industrielles dans notre pays ou plutôt la mortalité des entreprises. La Tunisie a perdu selon les chiffres de l’APII 28 entreprises industrielles depuis le début de l’année et jusqu’à la fin du mois d’août 2018 et 39 entreprises en un an. Ce sont les secteurs de l’ameublement et du bois (7 fermetures), la chimie (5 fermetures), l’agro-alimentaire (5 fermetures), la mécanique (3 fermetures), le textile et l’habillement (3 fermetures) et l’électricité et l’électronique (2 fermetures) qui ont été les plus touchées par ce mal qui continue à frapper de plein fouet nos entreprises industrielles.

Ainsi, la contribution du secteur industriel dans la croissance, la croissance industrielle elle-même, l’évolution de l’investissement industriel et la disparation des entreprises industrielles sont autant de signes de l’essoufflement de ce secteur qui était au centre de la modernisation de notre pays. Peut-on pour autant parler d’une désindustrialisation et de la fin du modèle de développement industriel ? Je crois que c’est aller trop vite en besogne que de défendre et de soutenir l’hypothèse de la désindustrialisation.

Par contre, il nous semble que l’essoufflement en question ouvre une page nouvelle dans l’histoire de l’industrie tunisienne. Il s’agit d’une transition du modèle de développement industriel basé sur les faibles coûts de main d’œuvre mis en place pendant près de trois décennies qui a porté notre croissance et notre développement. Or, ce modèle connaît ses limites depuis plusieurs années et nécessite une transition vers un nouvel ordre industriel qui prend en compte les transformations technologiques et énergétiques du monde contemporain. Cette transition est en cours dans notre pays et le secteur privé est entré de plain pied dans cette transformation technologique en s’intégrant dans les nouvelles activités industrielles dont celles dans les secteurs de l’informatique et de l’électronique, les industries aéronautiques, les industries automobiles et bien d’autres secteurs d’activités.

Cette transition industrielle « spontanée » et opérée par le secteur privé sur la base des opportunités qui lui ont été ouvertes est-elle suffisante pour sortir de l’essoufflement de ce secteur phare de notre développement ? Je crois que ces efforts importants doivent être renforcés par une nouvelle stratégie de développement de transition industrielle capable de définir nos priorités sur la base d’une analyse approfondie des transformations économiques et technologiques que nous traversons et de définir les institutions capables de porter cette transformation majeure de notre tissu industriel.

 

Hakim Ben Hammouda (Université de Grenoble Alpes) est ancien ministre tunisien de l’Economie et des Finances


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