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Le bonheur n'est pas dans la macroéconomie !
Hakim Ben Hammouda | 2 Août 2018
     

Le bonheur est-il toujours dans la macroéconomie comme il l’était dans le pré pour reprendre le titre du savoureux film d’Etienne Chatillez sorti en 1995 ? En tout cas, cette question est au cœur d’un dialogue de sourds en Tunisie entre le gouvernement d’un côté et la population de l’autre. Un dialogue de sourds ? Même plus ! Un dépit amoureux entre un gouvernement et son peuple. Le gouvernement ne cesse de présenter ses maigres résultats macroéconomiques pour en faire les signes d’un début de redressement de la situation économique de notre pays et d’un motif d’espoir pour l’avenir. Il va jusqu’à promettre sur la base de ses résultats que l’année 2018 sera la dernière année difficile et que les portes du paradis s’entrouvriront à l’aube de la prochaine année. Or, le gouvernement ne comprend pas ce manque de reconnaissance de la population face à ses performances qui auraient dû être fêtées à leur juste valeur.

De l’autre côté, des populations qui ne voient pas les effets des améliorations et du début de redressement dont se réjouit le gouvernement. Au contraire, elles ne cessent de voir la détérioration d’éléments essentiels du contrat post-colonial. Ainsi, la pénurie de médicaments, au-delà des facteurs d’explications avancées par les autorités, est venue remettre en cause le droit à la santé qui était au cœur du pacte post-colonial. Les coupures régulières de l’eau dans différentes régions, y compris dans celles perçues comme les plus huppées et en dépit des explications savantes apportées par certaines responsables, ne font que renforcer cette défiance par rapport au gouvernement. Les rumeurs d’un possible non-paiement des émoluments des retraités ont aussi renforcé cette défiance vis-à-vis d’un gouvernement incapable de sauver les piliers du contrat social post-colonial. En même temps, les déclarations sur les résultats des examens et la faiblesse de l’efficacité du système scolaire tunisien en ont ébranlé plus d’un, face aux difficultés de ce qui a constitué probablement la locomotive de l’ascenseur social dans notre pays et le cœur de la promotion sociale à la tunisienne en dépit des annonces répétées de différents gouvernements pour réforme. Et l’incompréhension et la colère grondent ! Comment ce gouvernement peut-il espérer reconnaissance et légitimation alors qu’il n’est pas capable de reprendre les fils distendus du contrat social ?

Nous vivons sur ce dialogue de sourds depuis des mois. A l’origine, il y a cette conviction profonde chez les pouvoirs publics que le redressement des grands équilibres et la maîtrise de la situation macroéconomique sont le graal qu’il faut atteindre. Cette conviction remonte à ce consensus qui a régné dans le champ économique dans les années 90 entre les héritiers du maître de Cambridge, Keynes, et les enfants du maître de Chicago, Friedman, pour reprendre le langage un tantinet savant des économistes entre les néo-keynésiens et les classiques. Cette synthèse a dominé non seulement la réflexion économique mais a été au cœur des politiques publiques. Il fallait sortir du keynésianisme et des politiques social-démocrates d’un interventionnisme étatique désuet et un tant soit peu ringard pour les nouveaux maîtres à penser du post-modernisme à la mode. Il fallait aussi rompre avec les politiques structurelles, notamment les politiques industrielles, caractéristiques d’un autre temps, marquées par les grands récits d’émancipation et de modernité triomphante. Les temps ne sont plus au déterminisme, au volontarisme et aux lendemains qui chantent. C’est désormais l’ère du triomphe du marché et de la post-modernité résignée face à la complexité du monde. Les politiques publiques devaient sortir des rêves et des utopies de transformation sociale et se limiter à la gestion des grands équilibres macroéconomiques, notamment les grands déficits et la politique monétaire, et s’occuper de l’inflation et des réformes économiques pour vaincre les quelques grains de sable qui empêchent la roue du marché de tourner. Les rêves et l’utopie n’étaient plus dans l’émancipation et la transformation mais dans la macroéconomie.

Ainsi, avions-nous vécu les années 90 et 2000 au rythme de la fin des utopies et de la victoire du pragmatisme. Les politiques économiques ont trouvé dans la convergence des frères ennemis d’hier, Keynes et Friedman, les fondements de ce nouveau consensus qui a fait de la victoire du marché, de la neutralité des politiques économiques et de la sauvegarde des grands équilibres macroéconomiques, le cœur des politiques publiques.

Or, ce consensus sera emporté par la grande crise des années 2008 et 2009 qui a montré les limites du marché et son incapacité à gérer les docteurs Folamour de la finance globalisée. Cette crise a fait voler en éclats les rêves de synthèse et a été à l’origine d’un keynésianisme interventionniste et régulateur donné pour mort il y a quelques années. Ainsi, l’Etat va renaître de ses cendres et son intervention régulatrice de reprendre du poil de la bête. Une intervention d’autant plus nécessaire et urgente que l’économie mondiale et le système bancaire international étaient au bord du gouffre.

Le printemps arabe va également contribuer à la fin de ce consensus et de cette synthèse triomphante des années 1990. Les révoltes avaient pris dans des pays, notamment le nôtre, qui étaient des success stories en matière de gestion macroéconomique. Elles avaient ébranlé ce qui restait de ce récit post-moderne et avaient montré la rigueur macroéconomique qui se faisait souvent aux dépens de l’inclusion sociale. Or, ses laissés pour compte pouvaient remettre en cause l’ordre établi. Ainsi, les jeunes de l’avenue Bourguiba et de la place Attahrir avaient montré que le bonheur n’était pas dans la macroéconomie mais dans une plus grande inclusion sociale.

Ainsi, la crise des années 2008 et 2009 et le printemps arabe ont inauguré une nouvelle ère où l’intervention régulatrice de l’Etat, l’inclusion sociale et la durabilité sont au centre des politiques économiques.

Mais, les dogmes ont la peau dure et résistent à l’épreuve du temps ! Ainsi, le consensus antérieur à la crise promue par quelques institutions internationales qui ont rapidement retrouvé leurs croyances d’antan ébranlées par les grands chambardements du monde, est revenu à la mode sous nos cieux comme ailleurs. Ainsi, la macroéconomie est au cœur de nos choix de politique économique : il faut rétablir les grands équilibres macroéconomiques, avancer dans les réformes économiques pour favoriser le fonctionnement du marché, assurer une répartition efficiente des ressources et faire de l’inflation l’ennemi public numéro un en mobilisant la grande artillerie pour l’abattre, quitte à tuer l’investissement avec.

C’est la grande narration qui fonde l’action publique, les choix économiques des pouvoirs publics et la voie du bonheur. Ce récit est fortement éloigné de celui de ceux d’en bas, et même ceux du milieu, qui suivent avec une peur au ventre, le démantèlement des fondements du contrat social tunisien comme l’inclusion sociale, l’égalité régionale et l’accès à l’éducation, aux soins, aux médicaments et à tous les services sociaux.

Et, la grande question est de savoir quand la narration de ceux d’en haut rencontrera celle de ceux d’en bas et du milieu et sortira de cette quête désespérée et totalement dépassée du bonheur dans la macroéconomie pour faire du rêve, de l’utopie de la reconstruction de notre modèle social, le fondement de l’action publique. Espérons que la convergence de ces deux récits ne se fera pas dans la violence !

Hakim Ben Hammouda (Université de Grenoble Alpes) est ancien ministre tunisien de l’Economie et des Finances


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