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Boycott et compagnies
Noureddine El Aoufi | 11 Juin 2018

Je réponds dans ce blog aux questions de Rémy Pigaglio du journal La Croix  (7 juin 2018) sur le boycott de trois entreprises « représentatives» d'un type de capitalisme qu'on pourrait qualifier de rentier, extraverti et dépendant.

Vous attendiez-vous à ce boycott ?

Ce boycott est dans la logique de la dynamique de contestation que connaît le pays et dont le Hirak du Rif constitue à la fois le point de départ et le catalyseur. Dans le prolongement, il y a eu le mouvement de Jerada et on peut placer le boycott dans cette dynamique qui ne fait que monter. Les points communs : d'abord, à la base il y a des revendications strictement sociales et économiques (école, hôpital, emploi, coût de la vie) ; ensuite le mouvement est un mouvement de masse et qui est radicalement pacifique. La différence : avec le boycott on est en présence d'une forme inédite au Maroc, une forme créative et pertinente, qui, en s'activant sur la toile, permet de déjouer la riposte sécuritaire et peut, par conséquent, se déployer et s'amplifier sans frais. Il ne peut pas y avoir de procès comme il est en train de se dérouler en ce moment même contre les jeunes du Hirak du Rif et de Jerada. C'est la réponse du berger à la bergère.        

Connaît-on son impact sur l'activité des trois entreprises visées ?

A voir les réactions des entreprises concernées et surtout les « sorties » malhabiles du gouvernement, l'impact doit être sans doute considérable. Centrale Danone vient de réduire d'un tiers sa production et de licencier 900 contractuels. C'est énorme et c'est brutal. Le boycott s'est révélé être une arme efficace, redoutable, qui fait mal. Et qui plus est une arme virale.    

Que représentent les trois entreprises visées ?

Le choix n'est apparemment pas fortuit, il est même porteur de signes, de messages forts à l'endroit du gouvernement qui, on peut le regretter, n'a pas su décrypter l'état de détresse des classes pauvres et moyennes et entendre la vox populi. Premier message : les biens de première nécessité, comme le lait, ne doivent pas être laissés totalement aux mains d'entreprises étrangères. Il y a un enjeu social de pouvoir d'achat, de sécurité alimentaire que les entreprises étrangères ne sont pas censées gérer et prendre en compte. La valeur des dividendes et les intérêts des actionnaires passent avant toutes les autres parties prenantes. C'est dans la logique des choses. La responsabilité sociale, en l'occurrence est celle de l'Etat et non de l'entreprise étrangère. Second message : l'eau minérale Sidi Ali fait partie de ce qu'on appelle les « communs » qui sont la propriété de tous. S'ils peuvent faire l'objet, au niveau de la gestion, d'une délégation dans le cadre d'une relation d'agence, ils ne doivent en aucun cas être cédés au privé, personnes physiques ou morales. On pointe du doigt l'économie de rente. Troisième message : la liberté des prix n'est pas sans limites, elle doit être régulée par le Conseil de la concurrence, institution devenue, depuis 2011, constitutionnelle, mais qui est restée jusqu'à présent immobile. Le cas de la société Afriquia est symptomatique d'une économie oligopolistique avec un cas flagrant de position dominante et de pouvoir de marché.  Il y a ici un autre message, à peine subliminal, dénonçant les connivences entre l'argent et le politique. Une situation qui ne peut plus durer sans risques.

Comment jugez-vous leur réaction à cette crise ?

Une réaction qui témoigne, d'abord, de l'effectivité d'une campagne qui a démarré sur un terrain virtuel. Et contre toutes attentes des parties prenantes, le boycott a fait mouche et n'a pas été sans effet. Ensuite, certaines réactions, fort maladroites, furent contreproductives. Elles ont donné du tonus à la campagne et ont contribué à son amplification. Lorsqu'un directeur de Centrale Danone qualifie le boycott de « trahison à la patrie», le propos est non seulement irrationnel mais  incongru s'agissant précisément d'une société multinationale. De même, arborer l'éthique de responsabilité sociale vis-à-vis des agriculteurs est, en l'occurrence, tout sauf crédible.

Comment les entreprises et l'État peuvent-ils y répondre ?

L'Etat, au premier chef, doit changer de braquet et prendre au sérieux les droits revendiqués par les citoyens. A commencer par leur dignité qui est  devenue à fleur de peau sous deux effets contradictoires : l'effet prise de conscience, notamment des jeunes, dont témoignent les interactions abritées par les réseaux sociaux d'une part ; le caractère très décalé du rapport pouvoir/citoyens qui continue de fonctionner, à contre courant et désespérément, sur le mode traditionnel que définit le concept flou de Makhzen, d'autre part.

Quant aux entreprises, elles ont intérêt à relayer, par le lobbying dont elles ont le secret, l'action des boycotteurs en faveur d'un jeu plus concurrentiel qui est un jeu à somme positive pour les entreprises, notamment les PME, les consommateurs, les investisseurs étrangers et, in fine, pour la paix sociale.

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