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Examen d'un diagnostic de croissance (*)
Redouane Taouil | 6 Janvier 2020

Dans les rapports de suivi de la situation économique du Maroc de la Banque mondiale, la marquise est toujours sortie à cinq heures. Le dernier rapport impute, comme à l'accoutumée, la faiblesse de la croissance à la lenteur des réformes structurelles, et prône, la poursuite de la rigueur budgétaire, le renforcement de la flexibilité des marchés et le développement de l'investissement dans le « capital humain ». Ce faisant, il passe sous silence les inefficiences de ces mêmes politiques qui sont, au demeurant, de plus en plus mises en exergue par des travaux menés au sein même de la Banque mondiale et du FMI.

La marquise toujours recommencée

La croissance molle a décidément la vie dure. Ainsi que le confirme les prévisions des évolutions pour 2019, la progression du PIB reste lente, volatile et dépendante de la valeur ajoutée agricole. Ces tendances sont expliquées, comme dans les rapports et memorandas précédents, par les obstacles opposés à la compétitivité et au potentiel de croissance par les rigidités et la faible intensité de la concurrence sur les marchés. Cette assertion prête le flanc à la critique : les enchaînements vertus qu'elle postule sont loin d'être assurés. Une illustration en est donnée par la décompensation. La suppression des subventions aux hydrocarbures n'a pas accru le degré concurrentiel, ni produit des gains d'efficience. D'abord, les entreprises, qui étaient en position dominante dans le cadre du système des subventions, ont renforcé leur pouvoir de marché. La suppression de ce système leur donne l'avantage de fixer les prix et les marges selon leur convenance. Ainsi, elles sont inclines à adopter des comportements asymétriques en répercutant les hausses des prix et non les baisses. Dans ce contexte, le passage d'une offre administrée à une offre censée être concurrentielle ne bénéficie pas au consommateur. Ensuite, la décompensation s'est traduite par la pratique d'une marge libre en lieu et place de la marge de structure qui comprenait outre une fraction fixe (taxe, coût de stockage,..) une fraction proportionnelle à la cotation du produit sur le marché international. Cette pratique a conduit à un gonflement des rentes des distributeurs. Le marché du travail fournit un autre témoignage, sous bien des aspects, fort éloquent. Une flexibilité de fait y domine, comme le montre une étude du Haut Commissariat au Plan (HCP) et de la Banque mondiale. La prépondérance des contrats temporaires, la faible protection de l'emploi, les dérogations à la législation du travail comme les facilités de licenciement n'apparaissent pas en mesure de stimuler l'activité ou susciter des incitations à innover. En renforçant les bas salaires et la sous-qualification, ils créent une trappe de basse productivité. Cette préférence pour la compétitivité-prix entrave le redéploiement de l'appareil productif vers des productions favorisant la montée en gamme et les produits à plus forte valeur ajoutée. L'extension des emplois non qualifiés dans ces conditions s'accompagne d'un rationnement de l'accès à l'emploi d'actifs diplômés dont les compétences s'érodent par suite du chômage. La précarité corrélative pèse sur le revenu des ménages et renforce des inégalités d'opportunités défavorables à la demande de formation. Il s'ensuit des répercussions durables sur le potentiel de croissance à long terme et sur le bien-être social.

Les experts de la Banque mondiale tablent sur une croissance de 2,9% pour les années 2020 et 2021 en considérant que ce rythme est porteur de risques de basculement dans la pauvreté. Si l'on tient compte des retombées de la flexibilité du marché travail sur la pauvreté salariale, l'assouplissement de la réglementation de la relation d'emploi, qu'appellent de leurs voeux ces experts, paraît impropre à remédier à la léthargie de la croissance.

S'agissant de la politique budgétaire, le diagnostic de la Banque mondiale met en avant la faible incidence de l'investissement public. A égard, il fait appel au coefficient marginal du capital qui recouvre le rapport entre le surcroît de capital et le supplément de production. Pour largement répandu qu'elle soit, cette démarche n'en est pas moins discutable. En premier lieu, comme l'a anticipé Marczewski il y a plus d'un demi-siècle, il n'y a de liaison entre ce coefficient et la croissance. Celle-ci dépend de facteurs qui conditionnent la progression de celui-là, à savoir, l'orientation de l'investissement, sa répartition sectorielle, les changements techniques et de l'emploi. En second lieu, l'investissement public joue un rôle d'amortisseur du ralentissement. Plaider pour la réduction de la taille de l'Etat à travers sa restriction est doublement irrecevable : outre qu'il n'est opportun de procéder à des ajustements budgétaires lors de creux conjoncturel, l'insuffisance de l'incidence sur la croissance n'est pas à imputer à l'investissement public mais, à expliciter eu égard aux réponse du secteur privé.

La reconsidération des politiques économiques

A regarder les rapports périodiques de la Banque mondiale, on constate qu'ils sont imprégnés par une doxa qui fige le référentiel de politiques économiques dans un ensemble de lieux communs et de tics de langage indifférents au bilan des expériences et aux débats en cours. Or, des études menées sous l'impulsion du FMI et de la Banque mondiale appellent à un réexamen des politiques structurelles et des consolidations budgétaires et livrent divers enseignements quant aux modalités de conduite de ces actions. D'abord, les déréglementations du marché du travail dans un contexte d'atonie de la croissance sont de nature à entraîner des effets négatifs sur l'activité et l'emploi. L'assouplissement de règles protectrices des salariés engendre une hausse du chômage du fait de la désincitation à l'emploi qu'induit la conjoncture. De son côté, la libéralisation du marché des produits est susceptible de conduire, dans le cas où elle s'accompagne d'une baisse des prix, à une déflation qui vient accroître le taux d'intérêt et donc renchérir le crédit et peser sur l'activité. Ensuite, la gestion du budget public en application mécanique de règle de seuil de la dette est en mesure d'exercer des effets néfastes à la fois sur la demande globale et le potentiel de croissance. Le coût d'allégement de l'endettement peut se manifester dans un recul de la production. Enfin, l'investissement dans le « capital humain », objet d'incantations, ne saurait être tenu pour un vecteur puissant de la croissance. La célèbre objection de l'ex-économiste de la Banque mondiale, Pritchett, " Where has all the education gone?" est, au regard des évolutions récentes, encore plus pertinente. Elle est confortée par des études qui soutiennent que l'éducation ne produit pas un impact positif sur le développement. Le fait que le lien entre capital humain et croissance n'a pas à son actif de preuves empiriques donne à coup sûr à s'interroger entre autres sur la forte proportion du chômage des diplômés et partant sur les profils de la croissance et ses effets sur la prépondérance de l'emploi non qualifié.

En résumé, les diagnostics de la banque mondiale et les conclusions de politiques économiques qui les accompagnent méritent plus de réflexions tant ils influent sur les opinions et les attitudes et façonnent par là le débat public. Les discuter sur leur propre terrain comme tenu des analyses en cours des dilemmes des autorités publiques au Nord comme au Sud est indubitablement primordial quant aux interrogations sur « le nouveau modèle du développement ». A cet égard, la critique de la doxa est nécessaire. Comme l'écrit Bergson, « A l'usage les idées se valorisent indûment ».

(*) Texte publié dans Economie et entreprises, décembre 2019.

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