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Critique économique
Pour sortir de la pensée unique


Mars 2000
Noureddine EL AOUFI

Critique économique est une revue spécialisée qui a pour objectif d’appréhender les questions économiques dans une optique privilégiant l’analyse en profondeur.

Pourquoi une telle perspective ? Parce que les problématiques économiques sont devenues, en cette fin de siècle, à la fois complexes et indécidables, et que par conséquent, leur intelligence implique la mise en oeuvre d’un savoir collectif pertinent et renouvelé.

Par ailleurs, en l’absence d’une démarche scientifique explicitement critique plusieurs stéréotypes ont fini par trouver un ancrage dans le sens commun contribuant à développer, ici comme ailleurs,  des réflexes cognitifs prenant la « pensée unique » pour la « réalité unique ». Il y a lieu de renouer avec l’esprit critique car il y a lieu de sortir d’une logique épistémologique absolutiste et se dégager d’un parti pris analytique où tous les chats sont gris.

De fait, depuis la mise en oeuvre au Maroc du programme d’ajustement structurel en 1983, il s’est produit un effet d’éviction théorique, enfermant le discours économique à l’intérieur de la vulgate radicale portée à bras le corps par le FMI, devenu par défaut «  intelligence générale ». La conversion des économistes fut d’autant plus aisée à s’accomplir que les nouvelles trajectoires économiques, réelles et formelles,  ont mis à mal les alternatives historiques et réussi, mutatis mutandis, à pulvériser les vieux repères d’une pensée hétérodoxe. Les années 90 ont achevé le processus d’évangélisation : désormais la doxa néo-libérale est au firmament, elle s’est auto-proclamée « Common knowledge ».

L’économie standard est pourtant irréductible à l’économie vulgaire reproduite à longueur de journaux, chez nous, par des « chiens de garde » et des thuriféraires d’un libéralisme fantasmagorique. Plusieurs nouvelles théories incorporant les mutations à l’oeuvre ont participé, ces dernières années, à renouveler les paradigmes de marché, d’Etat, d’entreprise, de régime international, etc. Elles ont de ce fait suscité un débat profond et pointu que les journalistes ne sont pas en mesure de restituer et tendent, au contraire,  à simplifier avec une insoutenable légèreté professionnelle. Il faut cesser de mélanger les registres : le débat scientifique a ses règles, ses conventions, ses normes. Il a aussi ses espaces. La revue Critique économique veut contribuer à structurer un champ pertinent de confrontation entre les économistes et d’organisation de controverses entre les chercheurs.

Aujourd’hui, les problèmes économiques font l’objet d’un réexamen en termes stratégiques. Le gouvernement d’alternance a été mis en place dans un contexte marqué par l’épuisement des politiques d’ajustement structurel et par l’échec tonitruant des modèles de globalisation financière, notamment en Asie du Sud-Est. Le programme économique proposé par le Premier ministre en avril 1998 implique une réforme structurale fondée sur la mise en oeuvre d’une dynamique de changement conjuguant rationalité économique et justice sociale. Un tel objectif  suppose certes  une pragmatique d’équilibre macro-économique, mais il n’est susceptible de déboucher sur de nouvelles régularités que s’il est inscrit d’entrée de jeu dans un processus de rupture avec les principes de la nouvelle orthodoxie du développement. En effet les stratégies en termes d’ajustement ou de mise à niveau sont condamnées à l’échec dès lors qu’ elles subordonnent les enchaînements économiques internes aux logiques externes et  aux tendances volatiles de l’économie internationale.

Cette approche mérite d’être soumise à la critique. Montrer qu’une autre politique est possible ici et maintenant. Pour cela, Critique économique peut contribuer à l’élaboration d’un équipement théorique et scientifique à même de refonder un nouveau  projet sociétal et d’éclairer des politiques économiques audacieuses, à fort  contenu social. Il faut justifier théoriquement les connivences et les interactions entre arbitrages sociaux des politiques publiques et processus d’insertion active dans le régime international, entre intérêts privés et actions collectives, entre gouvernance économique et régulation sociale, entre Etat social et esprit d’entreprise. Une telle justification n’est pas seulement théorique, elle prend appui sur une observation de la réalité faisant état d’un déficit structurel en matière de formes institutionnelles, d’acteurs, de règles, de conventions, de dispositifs canoniques.

Il est faux de croire que le marché est un deus ex machina, un dispositif autorégulateur, qui n’a besoin d’aucune « main visible » pour fonctionner. Il n’est pas juste de considérer l’esprit du capitalisme comme un donné, un paramètre exogène. Le marché est une construction sociale, culturelle, politique ; idem pour l’entrepreneur, l’entreprise, l’investissement, les comportements rationnels, etc.

Cette posture théorique repose, on le voit, sur une position politique de gauche. La gauche tout court, sans nuances, sans couleurs, sans variations. Celle qui porte un projet de transformation sociale. Celle qui choisit l’audace à l’enlisement, la soumission des contraintes à la soumission aux contraintes. Celle dont l’éthos réformiste est consubstantiel au progrès, au développement, à la modernité, à l’éthique, à l’espérance.

Retour aux normes de la discipline : l’économie politique s’est engagé dès sa naissance sur une démarche réfutationniste. La coupure opérée par Marx, sur un terrain radicalement épistémologique, fut à l’origine d’un développement théorique sans précédent. De même, c’est en procédant à une critique profonde de la théorie néo-classique que la Théorie générale de Keynes put donner lieu, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à des modèles vertueux de sortie de crise.

Aujourd’hui, une nouvelle démarche critique, imputable aux élaborations théoriques en termes de régulation, d’économie des conventions et des institutions, est en train d’invalider la « solution néo-libérale ». Il importe de s’approprier les concepts pertinents et le pouvoir explicatif que de tels paradigmes économiques mettent en oeuvre pour appréhender les configurations spécifiques de l’économie marocaine. Dans cette perspective théorique, une articulation étroite avec un  programme large d’investigation empirique et d’enquête de terrain semble incontournable pour structurer un effet de connaissance qui soit en phase avec les différents « états de nature » de l’économie marocaine. Critique économique peut aussi constituer un espace d’élaboration méthodologique et de production d’un savoir intensif et qualitatif de type monographique, biographique, etc.                

Donc au-delà de sa forme revue, Critique économique se veut un espace de ralliement d’une communauté d’économistes critiques, un lieu d’exercice théorique et de débat doctrinal, un champ d’expression de l’hétérodoxie.

 
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