Le mot « mobile » est ici pris au sens de « mobile » de Alexander Calder, c’est-à-dire « une sculpture abstraite faite d’éléments de métal, barres de fer, fil de fer et bois » (Catherine Leclercq, « Approche du mobile caldérien », Bulletin de l’Académie royale de Belgique, 1994). Le « mobile de Calder » figure comme « image en fond d’écran » du site du LED (Laboratoire d’économie du développement) et de sa page Facebook. Plusieurs points communs entre le principe de Calder et l’idée de développement que veut promouvoir le LED et ses instruments (la Chaire Économie du développement, les deux revues Critique économique et Nahda, ainsi que les deux collections « Économie critique » et le « Livre de Nahda »).
Chez Calder, il y a la notion de « structure », cette dernière peut prendre trois formes différentes, mais qui sont complémentaires : une première forme se déploie dans la verticalité. Une des œuvres de Calder s’intitule précisément Debout ( (1972). Une deuxième forme se développe sur une ligne horizontale (Double Gong 1953, Chariot 1961). Une troisième articule les deux formes précédentes, les mélange pour donner à la structure un mouvement vertical/horizontal. Le mouvement du mobile est impulsé par le vent, il tourne avec le vent, suivant son orientation et selon sa vitesse.
« Dans la perspective où le mouvement se pose comme un des composants de l’œuvre, tout facteur qui tendrait à l’entraver se voit automatiquement écarté. Calder observe que loin de favoriser la mobilité, les formes carrées et rectangulaires l’arrêtent » (Leclercq, 1094).
Pour Jean-Paul Sartre, les mobiles de Calder « ne suggèrent pas le mouvement, ils le captent » ; Ils « sont à la fois des inventions lyriques, des combinaisons techniques, presque mathématiques et, à la fois, le symbole sensible de la Nature, de cette grand Nature vague (…) dont on ne sait jamais si elle est l’enchaînement aveugle des causes ou le développement timide, sans cesse retardé, dérangé, traversé, d’une Idée » (Calder, Galerie Louis carré, Paris, 1946 ).
L’idée de développement qui est sous-jacente aux travaux du LED participe de cette configuration paradoxale de Calder où le « mouvement » imprime à la « structure » souplesse et résilience, et où la « structure » canalise les « enchaînements aveugles » et désordonnés déclenchés par le « mouvement ».
Dans un précédent blog (19 octobre 2023) j’ai écrit que ni la modalité horizontale privilégiant l’auto-régulation par le marché, ni la modalité verticale administrée de façon discrétionnaire par l’État ne sont de nature à engendrer le développement, celui-ci impliquant une conjugaison des deux modalités : une élaboration globale des choix stratégiques et une prise en compte des expérimentations locales, rhizomiques (au sens de Deleuze et Guattari), une articulation de l’intérêt collectif et des préférences individuelles, une coordination des activités marchandes et non marchandes. Le développement est un dispositif à la fois vertical qui se décline de l’amont vers l’aval et horizontal se déployant en réseaux, alignant l’ensemble des acteurs, capitalisant les innovations communautaires, favorisant l’agilité et la résilience face aux chocs exogènes. Calder souligne : « Je veux faire des Mondrian qui bougent ». Mondrian est aussi une inspiration pour « l’idée de développement » que le LED entend promouvoir. Son tableau « L’arbre horizontal» (1912), qui est affiché comme « visuel » sur le site web représente « l’unité des dualités » caractéristique du développement complexe : horozontalité et verticalité, structure et organisation, équilibre et déséquilibre, statique et dynamique, stabilité et instabilité, homogénéité et hétérogénéité, ordre et désordre. Le développepment n’et pas singulier mais pluriel, ses trajectoires peuvent prendre des inflexions et des bifurcations imprévues, voire elles peuvent connaître des ruptures selon un processus progressif et cumulatif de changement que décrit bien la théorie évolutionniste (Richard Nelson et Sidney Winter, An Evolutionary Theroy of Economic Change, Harvard University Press, 1982). La diversité des lignes du développement pourrait être illustrée par le tableau « Les Abeilles » de Matisse (1948), traduisant la richesse de la nature, sa vitalité et sa durabilité, qui inspire une conception des politiques du développement combinant agilité et résilience. L’Abeille est le symbole du travail, de l’interaction et de la coopération dans les processus productifs en vue d’atteindre un objectif commun. Marx compare le travail de l’Abeille à celui de l’Architecte, le premier est instinctif, intuitif, le second est méthodique, expérimental, inventif, construit d’abord « dans la tête » et « préexiste idéalement dans l’imagination » (Le Capital (1867), Editions sociales, Paris, 1950). L’idée de développement englobe les deux principes : l’intuition, la connaissance directe, l’intelligence émotionnelle d’une part, la conception, la réflexivité, la planification stratégique de l’autre.
Le développement est un processus intertemporel, ses résultats dépendent tout à la fois à la fois des phénomènes d’irreversibilité, de dépendance du chemin, des dynamiques d’apprentissage et des effets de la croissance cumulative. L’idée de développement invite à adopter une démarche réflexive et suggère de repenser le paradigme économique en termes d’une Ecologie politique au-delà du Capitalocène (Michel Aglietta et Etienne Espagne, Odile Jacob, Paris, 2024) prenant au sérieux l’irréversibilité des risques systémiques liés au changement climatique que l’œuvre in situ de Tadishi Kamawata (Under the Water, 2) met en lumière en montrant des « débris de structures » drainés par un tsunami violent et dévastateur. L’Equilibre Nature implique l’Equilibre Temps (tableau de Mohamed Kacimi, 1978 conjuguant prévision de court terme et prospective de long terme, programmation opérationnelle et planification stratégique, croissance et développement.
Pour appréhender l’idée de développement préconisée par le LED, on peut ainsi retenir une combinatoire conceptuelle que symbolisent les cinq images allégoriques affichées sur le site web : horizontalité, verticalité, agilité, collaborativité, réflexivité, durabilité, intertemporalité.





