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1/Souveraineté ouverte 

Le concept de « souveraineté ouverte » est proposé par l’économiste tunisien Hakim Ben Hammouda. Il traduit une évolution réflexive de sa pensée économique. Un décryptage de sa « signature » propre dans la littérature économique en général et dans l’économie du développement en particulier permet de dégager quatre lignes analytiques.

 i) La première a trait aux asymétries structurelles qui caractérisent le commence international. Dans son ouvrage l’Afrique, l’OMC et le développement (Éditions Maisonneuve & Larose, 2005), on trouve une analyse des facteurs qui limitent les pays africains à transformer les échanges commerciaux en leviers de croissance et en sources de développement. Les termes de l’ échange enregistrent une détérioration depuis 50 ans, la part de l’Afrique dans le commerce mondial passant de 7,3% à environ 2%, avec une dépendance persistante aux produits primaires. Face à cette marginalisation, Hakim Ben Hammouda suggère aux pays africains de préserver un « espace autonome de politique économique » (Policy Space) et définir des mécanismes et dispositifs de régulation face aux contraintes de l’OMC (ou de ce qu’il en reste). Au lieu de la diversification spontanée dictée par les marchés, il propose une diversification-sophistication productive organisée et planifiée par l’État avec comme moteur l’industrialisation et non la seule exportation primaire des ressources naturelles.

ii) La deuxième ligne analytique concerne le paradigme des plans d’ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale) à plusieurs pays en voie de développement (dont l’Afrique et dont le Maroc) dans les années 1980 du siècle dernier. Hakim Ben Hammouda suggère dans son livre L’économie politique du Post-ajustement (Éditions Karthala, 1999)un infléchissement des politiques d’ajustement structurel vers une trajectoire post-ajustement tirée par deux objectifs : des stratégies de développement à long terme permettant de desserrer les limites de la simple stabilisation macroéconomique d’une part, l’élaboration d’un « nouveau contrat de développement » conjuguant ouverture économique et protection ciblée et temporaire des industries naissantes contre la concurrence internationale. Par cette hypothèse l’auteur rejoint l’idée de « protectionnisme éducateur » de Frédéric List (Système national d’économie politique, 1841). Le concept d’émergence prend une extension chez lui pour couvrir un champ défini par ce qu’il appelle une « zone émergente ». L’intégration régionale fondée sur un nouveau contrat de développement (Éditions L’Harmattan, 1999) pourrait configurer une « zone émergente » pertinente et constituer une réponse à la fragmentation des marchés africains.

iii) Dans ses travaux les plus récents, il explore la perspective de souveraineté ouverte pour le Sud global. Il s’agit d’une stratégie de développement où l’autonomie nationale, l’auto centrage économique se construisent dans la mondialisation, en correspondance de phase avec son mouvement et non en déconnexion (Samir Amin) avec elle. Pour ne pas subir les  chocs récurrents de la mondialisation, les pays du Sud sont appelés à adopter à la fois une politique de « multi-alignement stratégique » et une stratégie de « souveraineté ouverte » définie comme la capacité pour un pays de maîtriser sa propre insertion internationale pour mieux servir les objectifs du développement national. L’auteur souligne que la souveraineté économique des pays africains est d’autant plus efficace qu’elle s’inscrit dans des processus d’intégration régionale et de « zones d’émergence » (marchés régionaux intégrés) et qu’elle se transforme en « force souveraine collective ».

 iv) L’exercice de la souveraineté implique une implication de l’État. Un État stratège, d’abord, pour planifier les processus stratégiques du développement, organiser la transformation industrielle et orienter l’investissement vers des secteurs productifs. Un État régulateur, ensuite, pour corriger les défaillances du marché et réduire les asymétries de l’information. Un État émancipateur, enfin, pour soutenir les capacités, à la fois individuelles et collectives, de la société.

De ce qui précède, il ressort que la pensée de Hakim Ben Hammouda occupe une position théorique qui conjugue économie politique et économie positive et qui pourrait se situer entre Samir Amin (La déconnexion. Pour sortir du système mondial, Editions La découverte, Paris, 1986) et Joseph Stiglitz (Les routes de la liberté, Editions Les Liens qui libèrent, Paris, 2025), plus proche de Samir Amin dont il fut un disciple fidèle infidèle pour reprendre une formule de Jacques Derrida à propos de Marx.