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Trois récits
Il y a l’histoire réelle, l’histoire globale, l’histoire universelle pensée par Ibn Khaldoun dans sa Mouqaddima et il y a des récits historiques, des récits élaborés, fictifs, singuliers, locaux. Les récits sont une construction et ont pour fonction de structurer l’imaginaire collectif, ils sont, au sens de John Austin (1970) performatifs : « quand dire l’histoire c’est faire l’histoire. Et pour ce faire, les récits historiques mobilisent plusieurs ressources, notamment culturelles.
Jusqu’à présent le monde a été vu du Nord, par le Nord. On assite à un changement de perspective, un changement de vue du monde à partir du Sud, par le Sud. Dans le tableau de Charles Allan Gilbert, All is Vanity, d’emblée on voit une femme à sa toilette et, avec le recul, la silhouette d’un crâne humain. Voir sans prisme, c’est d’abord penser sans « illusion cognitive », « penser par soi-même » (Ricoeur).

Sur le Sud (les Sud), il y a trois récits. Le premier est le récit colonial, un récit dominant produit par l’Occident. Très schématiquement, on décrit une évolution historique globale en trois temps : i) celui de sociétés traditionnelles, archaïques, à structures élémentaires (Lévy-Strauss, ) et statiques, et qui étaient enfermées dans un ordre préhistorique quasi-immuable; ii) le temps de la colonisation capitaliste qui soumet les sociétés à la dynamique historique et aux chocs exogènes de progrès, de modernité et de civilisation en les affranchissant de « l’état de nature » ; iii) celui, enfin, de l’indépendance avec ses deux variantes : une variante de la continuité dite d’« indépendance dans l’interdépendance » et une variante de rupture des liens de dépendance avec les pays coloniaux.
Ensuite, et aussi schématiquement, on définit Cinq étapes de la croissance économique (Rostow, 1963) : i) la société traditionnelle ; ii) l’accumulation des conditions préalables au décollage (take-off) ; iii) le décollage ; iv) la marche vers la maturité ; v) l’âge de la consommation de masse. Le trend est linéaire et englobe tous les pays dits sous-développés engagés dans le capitalisme et ouverts au libre-échange au niveau international. Enfin, on produit une sémantique de plus en plus pudique pour qualifier les pays du Sud : «tiers-monde » et « pays sous-développés » bloqués dans le « cercle vicieux » de la pauvreté et ne pouvant évoluer en raison d’obstacles structurels dont l’obstacle culturel n’est pas des moindres. « Pays en voie de développement » avec l’emphase mise sur les problèmes d’industrialisation, les obstacles financiers, les distorsions du marché, les . « Pays émergents » aujourd’hui dont les limites de la croissance tiennent surtout à des défauts institutionnels de la gouvernance et à des facteurs endogènes qui freinent la compétitivité, l’efficience des marchés et tendent à opacifier le climat des affaires. Le récit colonial est celui du « mal-développement » que les « politiques d’ajustement structurel » sont supposées corriger et transformer.

Il y a un second récit qu’on pourrait qualifier de post colonial et qui doit beaucoup d’abord aux économistes de la Cepal () qui ont élaboré la « théorie la dépendance » (Raoul Prebish, Celso Furtado) notamment, ensuite aux théoriciens de « l’échange inégal » (Arghiri Emmanuel) et du « développement inégal » (Samir Amin) et du développement du sous-développement » (André-Gunder Frank). A la différence du récit colonial produit au « centre » par le « centre » et tirant ses fondements théoriques de l’orthodoxie, le récit post colonial quant à lui est un récit périphérique, procédant de l’hétérodoxie théorique et critique. Le développement des pays du « centre » est l’état structurel d’un processus long de « pillage du tiers-monde » (Pierre Jalée) et d’exploitation coloniale, puis de domination post-coloniale des pays de la « périphérie ». Le sous-développement ne peut, dans ces conditionbs, que se reproduire à l’infini en prenant des formes indéterminées, mais avec une substance involutive que l’accumulation à l’échelle mondiale tend à rendre irréversible. Seule issue à ce « cercle vicieux » du sous-développement c’est la « déconnexion » (Samir Amin) avec le système capitaliste et la rupture des rapports asymétriques qui le caractérisemnt dans sa nature profonde.

Développement et souveraineté
Enfin, il y a le récit qu’on pourrait appeler le récit dé colonial qui renoue avec le récit de l’émancipation en le refondant sur les principes de « souveraineté », de « subjectivité », et d’ « égalité » (Michael Hardt et Antonio Negri, Jacques Rancière). Le développement implique l’égalité, qui est « le seul universel politique » (Jacques Rancière), et l’égalité, au niveau international, a pour condition l’émancipation des pays du Sud. Le développement se fraie des voies spécifiques, singulières, mais l’émancipation procède, comme l’a bien montré Adward Saïd en 1978 (L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Éditions du Seuil, 1980), d’un travail de déconstruction des récits créés par le Nord sur le Sud. Ce travail de déconstruction est désormais à l’œuvre et ses « évidences » commencent à porter des fruits à grande échelle. Et si l’Afrique refusait le développement ? (l’Harmattan, 1991) s’interrogeait Axelle Kabou. Le récit dé colonial prend le problème à la racine : « Et si l’Afrique pensait le développement de l’Afrique? » Penser le développement par soi-même, c’est penser, en même temps, le développement (au-delà de la croissance et des contraintes externes supposées) et la souveraineté notamment dans les domaines stratégiques (sécurité alimentaire, sanitaire, énéregétique, culturelle). Penser par soi-même c’est, pour le Sud, « oser inventer l’avenir » (Thomas Sankara).