La controverse autour de la posture théorique de Amartya SEN a pour origine un biais épistémologique. D’un point de vue réductionniste, il serait, pour les uns, un économiste du mainstream, fidèle à l’orthodoxie néoclassique et, pour les autres, il serait plutôt classé dans la catégories des économistes hétérodoxes. J’ai tendance, quant à moi, à interpréter sa pensée, en référence à l’approche émergentiste (J. S. Mill, A System of Logic, 1862), comme étant bien plus qu’un éclectisme méthodologique ou une juxtaposition des deux, mais une hybridation, une orthodoxie transgressée par la critique, et une hétérodoxie prenant place au coeur de la théorie standard. Son épistémologie économique est émergente, holistique, complexe et pluraliste.
Cette controverse, je l’ai eue il y a quelques années avec le comité de rédaction de la Revue de la régulation à propos d’un article que m’avait suggéré Robert Boyer sur la question du développement dans la théorie de la régulation (TR) pour le numéro 1 de la version électronique de la Revue de la régulation. Dans cet article que j’ai intitulé « Théorie de la régulation : la perspective oubliée du développement », j’ai souligné deux points : i) bien présente dans les travaux fondateurs de l’école de la régulation (TR1), la problématique du développement (Alain Lipietz, Carlos Ominami), est totalement absente des programmes de recherche ultérieurs (TR2); ii) en s’ouvrant sur les travaux de Amartya Sen, la théorie de la régulation peut renouer avec « l’économie politique du développement » et sortir de l’autoréférentialité occidentalo-centriste.
Plusieurs mois plus tard, je reçois le 16 Mai 2007 de Elsa Lafaye de Micheaux, membre du comité de rédaction de la Revue de la régulation, le « mail » suivant : « Cher Monsieur, veuillez excuser ce délai dans notre réaction, mais la mise en route du n°1, dans lequel finalement vous ne figurez pas, a occupé tout le monde jusqu’à ce jour. Or certains membres du comité de rédaction (en plus des rapporteurs anonymes qui sont extérieurs) voulaient aussi lire votre texte.
De mon côté je l’ai repris (cf. version relue envoyée en fichier joint) en proposant quelques corrections minimes, jusqu’à arriver à la partie sur A. Sen que vous présentez comme l’horizon possible de la théorie du développement pour les régulationnistes.
Les rapporteurs sont très dubitatifs à cet égard, et je partage leur point de vue. Je viens de recevoir un texte d’E. Benicourt, doctorante de Paris1, qui a fait des stages à la Banque mondiale et a choisi de faire sa thèse sur Sen. Elle en a sorti une thèse critique qui a été très remarquée. Je suis assez convaincue par son travail, et j’aimerais que vous en preniez connaissance pour mieux comprendre nos réticences. Je vous l’envoie en fichier attaché. J’y ajoute un bon texte de B. Prevost qui relie Sen aux récentes inflexions du discours de la Banque mondiale (mais cette fois dans une perspective d’HPE), et qui peut aussi vous intéresser.
A partir de là, j’ai tendance à penser que soit vous choisissez de revoir votre présentation de Sen et de l’apport qu’il peut représenter pour les régulationnistes qui s’intéresseront désormais au développement, au-delà des questions de vocabulaire ; soit vous maintenez votre point de vue, mais alors, vous l’assumez plus explicitement – pour les lecteurs qui ne connaissent pas ces débats et qui peuvent croire qu’il y a consensus – comme étant le vôtre (« pour ma part, je pense que… ») et vous justifiez cette position au regard des critiques qui peuvent être adressées à Sen.
Qu’en pensez-vous ?
Le n°2 et n°3 sont simultanément en route, nous restons intéressés par votre contribution si elle pouvait tenir compte de ces remarques de fond. Elle pourrait alors mieux trouver sa place dans l’un ou l’autre de ces numéros. Enfin, le n°1 va être lancé de manière imminente, nous vous tiendrons au courant ».
Le 22 mai 2007, je transmets à Elsa Lafaye de Micheaux les précisions suivantes : « Chère Madame, je vous remercie pour votre lecture attentive et pour les améliorations que vous avez bien voulu apporter à mon texte. J’ai pris en compte de façon rigoureuse, dans cette troisième version, la quasi-totalité de vos corrections et de vos propositions.
J’aurai souhaité recevoir ces remarques à temps afin que mon article puisse paraître, comme prévu, dans le premier numéro (la seconde version que je vous ai envoyée remonte au mois de décembre de l’année dernière). D’autant que j’ai écrit ce texte sur une demande de Robert Boyer qui a souhaité que j’y développe pour le premier numéro les questions que je lui avais posées lors d’un entretien publié dans Critique économique et dont je vous avais fait parvenir une copie.
Sur le fond, je comprends fort bien les « réticences » et les positions « dubitatives » des rapporteurs à propos de Sen dont je ne pense pas d’ailleurs avoir affirmé qu’il constituait un horizon indépassable de la théorie de la régulation. Plus simplement je considère que le contenu qu’il donne au développement humain (éducation, alphabétisation, santé, égalité entre les sexes et démocratie) est susceptible d’enrichir le contenu de la TR appliquée aux pays en voie de développement. On peut ne pas être d’accord avec/sur Sen et sur la position qu’il occupe entre orthodoxie et hétérodoxie. J’ai lu la plupart des critiques faites à son égard, les travaux qui s’en inspirent ne sont pas moins légion. De même on peut trouver sa théorie plus ou moins critique y compris par rapport à des travaux régulationnistes. C’est un autre débat ou, plutôt, c’est un débat sur les interprétations et sur les justifications.
Est-ce que la théorie de Sen tend à rejoindre le discours de la Banque mondiale après les «récentes inflexions » de cette dernière ? Là aussi il faut faire dans la nuance : le PNUD qui fut le premier à mettre en œuvre la conceptualisation de Sen n’est pas la Banque mondiale et c’est plutôt celle-ci qui a fini par infléchir son discours sur l’État, la pauvreté, le développement, etc. Vu du Sud les différences sont sans doute plus patentes.
J’espère avoir répondu substantiellement à vos observations de forme et de fond.
Je ne pourrai pas faire plus, faute de place et surtout sous peine de faire perdre au texte sa cohérence d’ensemble.
En espérant recevoir de votre part cette fois-ci une réponse dans de meilleurs délais.
Cordialement ».
Réponse de Elsa Lafaye de Micheaux le 24 mai 2007 : « Cher Monsieur, merci pour votre réponse rapide, et les corrections qui, à mon sens, améliorent encore l’ensemble du texte. Sur le débat de fond, à propos de Sen, je pense que l’actuel remaniement du plan (son introduction programmatique sous forme de conclusion) en fait une proposition riche et suggestive. Enfin, je comprends parfaitement votre déplaisir concernant la non-publication dans le n°1, mais assez vite c’est apparu impossible, et mon tort est de ne pas vous l’avoir dit immédiatement. Ensuite, j’attendais des retours d’autres membres relecteurs du Comité de rédaction, mais ils ont donné la priorité au travail sur ceux qui étaient déjà validés et aux aspects concrets de la création de la revue. Bref, je repropose votre texte sous cette nouvelle version pour le n°2 disons par email aujourd’hui, puis nous y reviendrons lors du prochain CR de la fin juin. Je vous tiens informé de la suite. Dans l’immédiat, veuillez, s’il vous plaît, jeter un coup d’œil aux légères modifs du résumé que je viens de faire : elles visent essentiellement à ne pas faire fuir les lecteurs qui ne connaissent pas TR1 et TR2 (en annonçant une relecture du corpus TR sur le long terme pour en étudier les évolutions). Est-ce que ce résumé-ci vous convient encore ? Enfin, pouvez-vous donner une version du résumé en anglais et me dire quelle est la série des mots-clefs que vous retenez finalement ? Bien à vous.»
Mon article « Théorie de la régulation : la perspective oubliée du développement » a fini par paraître en 2009 dans le numéro 6 de Revue de la régulation (2e semestre).
Nota Bene. En 2019, Michel Aglietta, le fondateur de l’école de la régulation publie sous sa direction Capitalisme. Le temps des ruptures (Odile Jacob, Paris). Le dernier chapitre intitulé « Pour une croissance inclusive et soutenable » semble s’inscrire en droite ligne dans la philosophie économique de Amartya Sen.

