L’économiste français Michel Aglietta est décédé le 24 avril 2025. Avec lui la communauté des économistes perd un théoricien hors pair, de la trempe des grands classiques qui ont jeté les bases de l’économie politique. Fin connaisseur de la pensée de Marx, Michel Aglietta a, dans les années 1970, opéré une bifurcation théorique majeure par rapport à une approche marxiste, mais non marxienne, du capitalisme. Observant les mécanismes profonds qui permettent au capitalisme de contrecarrer, constamment, la loi de la « baisse tendancielle du taux de profit », il élabore la théorie de la régulation qui, de part sa pertinence, va très rapidement donner lieu à une «école » du même nom qui, animée par des économistes de renom (Robert Boyer, Bernard Billaudot, Alain Lipietz, Yves Saillard, etc.) va favoriser, au fil du temps, le développement de la critique hétérodoxe la plus puissante de la théorie standard. Issu d’une thèse de doctorat, son livre Régulation et crises du capitalisme (1976) constitue la référence originelle et principale, à la fois théorique et méthodologique, de travaux régulationnistes, devenus aujourd’hui incontournables, sur les modes de fonctionnement du capitalisme à l’échelle mondiale et sur les transformations des modes d’accumulation dans la crise. Forgé par lui, le concept de régulation renvoie aux formes institutionnelles qui encadrent les trajectoires du capitalisme et permettent à celui-ci de surmonter les crises structurelles et de rendre possibles ses résiliences. Il s’agit des invariants suivants : rapport salarial, monnaie, concurrence, régime international, Etat. Sur le rapport salarial, figure barycentrique du mode d’accumulation fordiste, Michel Aglietta a publié en 19 Les métamorphoses de la société salariale (Calmann-Levy, 1984, avec A. Brender), puis sur les configurations de la monnaie, il a produit, avec André Orléan, des travaux d’une profondeur sans précédent incorporant les analyses du philosophe René Girard (La Violence et le Sacré, Grasset, 1972) sur le mimétisme et de Charles Malamoud (La dette, EHESS, 1988) sur la dette et la confiance : la Monnaie souveraine (1998) et la Monnaie entre violence et confiance, 1998 et 2002, O. Jacob, avec A. Orléan). Anticipant les processus de financiarisation et globalisation de l’économie, il a décrit avec des intuitions fondatrices les modalités caractéristiques du capitalisme post-salarial et de la transition opérée, des les années 1980, vers le capitalisme financier et patrimonial ainsi que les crises qui lui sont liées (Capitalisme, le temps des ruptures, O. Jacob, 2019). Sur l’Etat il a laissé, en profil perdu, une perspective de recherche séminale dans ses derniers travaux sur la Chine (La Voie chinoise. Capitalisme et empire, 2012, O. Jacob, avec Guo Bai) et sur la transition écologique (Pour un écologie politique.Au-delà du Capitalocène, 2024, O. Jacob, avec Etienne Espagne).
Ma thèse sur la régulation du rapport salarial (Ed. Economie critique, 2024) doit beaucoup à sa thèse Régulation et crise du capitalisme, au niveau forme, comme au niveau fond. J’ai tenté une application située de son approche générale et une mise en oeuvre adaptée au cas marocain de ses concepts clés. J’ai eu, en 2006, l’occasion et l’insigne honneur de l’inviter à Rabat pour prononcer la conférence d’ouverture lors de l’assemblée générale consacrée à la création de l’Association marocaine de sciences économiques (AMSE) le vendredi 2 juin 2006 sur « Capitalisme financier et gouvernement d’entreprise » (publiée dans Critique économique, numéro 18, printemps-été 2006).
La théorie de la régulation a connu deux temps : un temps d’ouverture et d’ambition de former une Théorie générale englobant pays avancés et pays en voie de développement. Un second temps où elle s’est enfermé dans des enjeux propres aux pays du centre, considérant que les problématiques des pays de la périphérie (pauvreté, dette, domination, etc.) ne sont que le l’exception spécifique qui confirme la règle universelle. La critique de Samir Amin à l’endroit de la théorie de la régulation (« A propos de la régulation », Futur antérieur, 1994) pose d’autres limites qui méritent d’être prises en charge des le cadre d’une critique réflexive et d’une auto-analyse internes à « l’école » aujourd’hui orpheline.
