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De l’expertise à l’économie   

Parti en France en 1970 pour faire des études d’expertise comptable et de gestion, les circonstances, mais aussi un penchant personnel l’ont conduit vers l’économie. A Paris, l’université était traversée par des débats politiques intenses sur les questions du sous-développement, des formes de dépendance des pays du « tiers-monde », des crises du capitalisme, de l’impérialisme, etc. Parallèlement aux cours, on pouvait suivre les conférences que prononçaient des économistes importants tels que  Samir Amin, André Gunder Frank, Arghiri Emmanuel et d’autres. A l’université Paris Dauphine, N. Akesbi opte pour une carrière d’enseignant chercheur et s’inscrit en thèse sous la direction de Pierre Uri. 

La thèse (Politique fiscale et développement économique et social, cas du Maroc. La réforme fiscale dans les politiques d’ajustement structurel, soutenue en septembre 1991) porte sur deux thématiques qui dans leur articulation correspondent à une approche élargie de l’économie, une approche en termes d’ économie politique. La problématique procède d’une « intuition de recherche » : la fiscalité n’est pas un facteur déterminant dans le développement. La théorie dominante dans les années 1970-1980 préconisait un « moins d’impôt » pour un « plus de croissance ». Pour aller à l’encontre de cette théorie fiscale standard, il fallait d’abord en tester la pertinence, interroger sa « vérifiabilité ». Le concept de développement, qui est plus large que la croissance, permet d’appréhender le déterminant fiscal de façon plus complexe, moins linéaire. Ce sont les objectifs du développement qui, sous cet angle, fixent à la politique fiscale ses choix et ses cibles et non l’inverse. Mais le recours à la seule théorie n’est pas toujours suffisant. Appliquée au Maroc, une théorie générale aussi puissante soit-elle peut manquer de pertinence. Par conséquent, pour N. Akesbi il  fallait entreprendre une enquête de terrain. Il venait de rejoindre l’Institut Agronomique et vétérinaire Hassan II comme enseignant-chercheur et il avait profité d’une atmosphère de recherche exceptionnelle aux côtés de Paul  Pascon, Mohammed Naciri, Abdellah Hammoudi, Thami El Khyari entre autres. L’enquête de terrain étant une composante essentielle de la formation à l’IAV, il a pu  effectuer dans des conditions optimales une enquête auprès d’une centaine d’entreprises privées pour étayer ses hypothèses de recherche et leur donner un ancrage marocain. Cette démarche conjuguant théorie, faits stylisés, données statistiques, terrain, contexte historique, éclairage sociologique est caractéristique des travaux de thèse première génération (années 1970 – 1980) qui ont jeté les bases de ce qu’on pourrait appeler « l’école marocaine d’économie ».           

Un économiste politique

Economiste prolixe, ratissant large (économie marocaine en général, finances publiques, agriculture et monde rural en particulier), mais toujours exigeant et rigoureux. Ses travaux participent de l’économie politique dans sa version classique (de A. Smith à Marx) et dont l’objet principal est la « richesse des nations » (ses origines et ses conditions) et que aujourd’hui  on désigne par le concept de développement (ses facteurs et ses processus). 

Au plan académique, on peut les classer dans le champ large de l’hétérodoxie théorique. L’économie est d’abord politique. Les lois économiques sont le résultat de décisions politiques justifiées par un discours idéologique et déterminées, en dernière analyse, par des intérêts de classe, de firmes mondiales, d’Etats dominants. Il n’y a pas de « main invisible » du marché, la valeur n’est pas le prix, l’Etat a un rôle à jouer, l’équilibre général n’existe pas, et il n’y a pas d’efficacité sans justice, etc. Hétérodoxie dans l’hétérodoxie, N. Akesbi ne s’enferme pas dans une école précise, il est trans-courants, moins que marxien et plus que keynésien, au-delà de Keynes  et en-deçà de Marx. S’il faut lui trouver une proximité théorique c’est peut-être avec le paradigme institutionnaliste. Il ne fait explicitement recours à la théorie que si et seulement si elle est en phase avec les problématiques concrètes dont il traite. Il n’y a pas chez lui de « revue de littérature » décalée, sans rapport avec le sujet, sans pertinence pour l’analyse concrète d’une situation concrète. 

La question du développement est posée d’abord de façon indirecte et implicite en passant par l’analyse des politiques publiques (« Economie politique et politiques économiques au Maroc », in ouvrage collectif Economie politique du Maroc, Revue Marocaine de Sciences Politiques et Sociales, Hors série – vol. XIV, Rabat, 2017). La politique agricole (« Qui fait la politique agricole au Maroc ? Ou quand l’expert se substitue au chercheur », Critique économique, n°32, Rabat, Automne 2014).  La politique fiscale (« Quelle souveraineté fiscale pour le Maroc ?, in Finances publiques et souveraineté des États, Actes du 11ème colloque international de finances publiques, Fondafip, 15-16 .9.2017, LGDJ, Paris, 2018). La politique des revenus (« L’inégalité des revenus au Maroc : résultats édifiants d’une enquête inédite », Revue Marocaine des Sciences Politiques et Sociales, Mélanges en hommage à A. Benmessaoud Tredano, Volume 22, novembre 2022). 

Le développement est ensuite traité de front, de façon directe et explicite (« Pourquoi et comment le ‘‘modèle de développement’’ est en crise », in Ouvrage collectif, Réflexions sur le modèle de développement marocain, RMSPS, Coll. Cahiers Libres, n°13, Sep/Oct. 2019).

Pour N. Akesbi, le développement est une affaire d’Etat, c’est à lui qu’il incombe de le concevoir, de le planifier, de le prioriser et de coordonner sa mise en oeuvre. Le rôle du secteur privé et de l’étranger est important mais dans le cadre des orientations de l’Etat.

Mais de quel Etat s’agit-il ? Pour l’auteur les choix stratégiques de développement, comme les politiques publiques, doivent être élaborés, exécutés et évalués dans le cadre d’une gouvernance démocratique, sur la base des règles de responsabilité et reddition des comptes.

C’est notamment sur la question de l’Etat que porte la critique majeure, récurrente de N. Akesbi.

Un économiste critique

Quelle position critique permet de s’émanciper? Dans De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation (Gallimard, 2010), Luc Boltanski souligne que « ce qui se donne à voir », c’est-à-dire une réalité, « n’est pas toujours ce qui est », c’est-à-dire la réalité. 

Il y a deux positions critiques : i) une position radicale qui vise les rapports de domination (Bourdieu, sociologie critique) et ii) une position pragmatique de la critique qui considère que l’acteur dominé peut toujours trouver des failles dans les institutions (Boltanski, sociologie pragmatique de la critique). Luc Boltanski met en avant les « situations horizontales », celles où les acteurs se livrent sur le terrain à la critique (sous forme de scepticisme au moins).

Sur un autre plan, dans un de ses textes O. Favreau distingue critique interne du capitalisme (Keynes) et critique externe (Marx). La première implique un changement du paradigme, la seconde un changement de paradigme.  

Pour N. Akesbi,  la critique doit porter, de façon fondamentale, sur la nature des institutions. En matière de décision publique et de choix collectifs, le principe essentiel réside dans le lien entre responsabilité et reddition des comptes. Au Maroc, le processus d’élaboration des choix, notamment stratégiques, échappe totalement à ce principe démocratique et, par conséquent, les résultats ne sont pas soumis au contrôle et à la redevabilité. Un des blocages du développement du pays réside, selon lui, précisément dans ce déficit démocratique. Parallèlement à cette critique radicale et externe, à cette métacritique, il développe une seconde critique de type pragmatique et interne en termes d’évaluation des choix stratégiques et des politiques publiques (notamment en matière agricole et des finances publiques). La démarche n’est pas hypothétique, normative, subjective ou politique, mais factuelle, descriptive, objective et neutre. Ici c’est l’expert (comptable) qui « évalue » en utilisant les outils standard de l’évaluation des politiques publiques : objectifs, résultats, efficacité, efficience, benchmarking, etc. 

Dans cette perspective, la critique interne et pragmatique porte sur la gouvernance et sur le régime de domination qui la sous-tend, le régime « gestionnaire » et instrumental (Boltanski et Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999). 

N. Akesbi ne se trompe pas sur le mode de fonctionnement du « régime de domination gestionnaire » et sur les acteurs qui tirent les ficelles (Banque mondiale, FMI). Contrairement à d’autres économistes, il n’exclue pas de sa critique, à la fois interne et externe, le rôle des institutions financières internationales dans la conception des politiques économiques nationales et dans l’orientation des choix stratégiques. Il leur attribue une part non négligeable de responsabilité dans l’échec des politiques du développement engagées depuis l’indépendance. Dans l’optique de l’économie politique et de l’économie critique, développement et souveraineté vont de pair, il s’agit de deux catégories indissociables. Cette relation étroite que traduit le « patriotisme économique » se trouve au coeur de l’ensemble des travaux de N. Akesbi, en creux ou  profil perdu.