Il est une autre forme dyadique du développement : la verticalité et l’horizontalité. Historiquement, c’est la forme verticale qui est dominante. Elle se caractérise par la primauté de l’État dans la définition, la planification, l’organisation et la coordination des politiques publiques de développement. Ce sont les objectifs primordiaux du développement qui dictent une telle approche : les infrastructures de base (routes, chemins de fer, ports, aéroports, ponts, barrages, réseaux électriques, etc.) et les industries lourdes nécessitant des capitaux importants, à faible rentabilité financière et que seul l’État est en mesure de mobiliser. De même, la satisfaction des besoins essentiels de la population implique de faire du choix public et collectif une priorité par rapport aux préférences privées et individuelles. Les stratégies de développement national comportent, outre une conception centralisée des principes et des orientations, un mode opératoire intégratif et cohérent visant la convergence des objectifs et la coordinations des moyens et des ressources. Sur le plan territorial, la verticalité du développement se décline selon un dispositif procédural de type « top down ».
Le modèle de planification impérative a fait l’objet d’un débat théorique dans les années 1920 aux lendemains de la révolution d’Octobre qui a donné lieu au « socialisme réellement existant » en Union soviétique, en Europe de l’Est et dans plusieurs pays en Amérique latine, en Asie et en Afrique, puis au « système socialiste » au niveau mondial. Nombre d’économistes (dont F. Hayek, notamment) ont considéré que le calcul économique de la valeur requiert l’information du marché et que les dispositifs « bureaucratiques » ne peuvent autoriser qu’une connaissance aléatoire et, par conséquent, inefficace, du système des prix relatifs.
La « planification d’en haut » est inférieure, selon F. Hayek (Droit, législation, liberté, 19), à « l’ordre spontané », c’est-à-dire à l’ordre du marché ou « catallaxie » qui fonctionne sur le mode de la « polycentricité » et de l’horizontalité. Pour surmonter les difficultés liées à la problématique, posée par Marx, de la transformation de la valeur en prix de production(coûts), les défenseurs de la planification avaient préconisé de conjuguer plan et marché, coordination verticale par l’État et coordination horizontale par les agents. Une telle hybridation donnant naissance au « socialisme du marché » (Oscar Lange). Dans la même perspective, Michael Polanyi a mis en avant l’efficacité de la « connaissance tacite » auto-générée par les agents par rapport à la « connaissance explicite » produite et distribuée de façon hiérarchique et verticale.
Le principe de l’horizontalité dans le développement a pris de l’importance au Maroc dans les années 1990 en étroite relation avec les inflexions imposées par les institutions financières internationales en termes de « New public Management », de « Good Governance », impliquant « moins d’État » et « plus de marché », et de « résilience territoriale ». la plupart du temps élaborés par des cabinets de conseil internationaux, les « programmes et projets structurants », les « plans stratégiques » ont remplacé la planification classique dans ses deux variantes indicative et impérative. La démarche adoptée par la « planification stratégique » s’appuie sur les matrices SWOT (identification des faiblesses, menaces, forces et opportunités) pour définir des objectifs stratégiques propres à l’entreprise et sur les modèles d’équilibre général calculables pour éclairer les politiques macroéconomiques. Une telle induction du micro vers le macro, du bien privé vers le bien le public et du mode marchand vers le mode non marchand conduit à confondre des logiques différentes, des grandeurs incommensurables et des champs irréductibles. Par ailleurs, procédant d’une méthode déductive, dont J. S. Mill avait montré les limites une fois appliquéée aux sciences sociales (pluralité et composition des causes), les politiques macroéconomiques d’équilibre stochastique, en suivant un schéma verical et hiérarchique (Top down), ne sont pas compatibles avec les procèdures horizontales et participatives (Bottom up) promues par les institutions financières internationales.
Ni la modalité horizontale privilégiant l’auto-régulation par le marché, ni la modalité verticale administrée de façon discrétionnaire par l’État ne sont de nature à engendrer le développement, celui-ci impliquant une conjugaison des deux modalités : une élaboration globale des choix stratégiques et une prise en compte des expérimentations locales, rhizomiques (au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, t. 2, Mille plateaux, Ed. Minuit, 1980), une articulation de l’intérêt collectif et des préférences individuelles, une coordination des activités marchandes et non marchandes. Le développement combine deux rationalités (substantielle d’un côté, procédurale de l’autre) et deux types de choix (centralisé et décentralisé). Il un dispositif à la fois vertical qui se décline de l’amont vers l’aval ethorizontal se déployant en réseaux, alignant l’ensemble des acteurs, capitalisant les innovations communautaires, favorisant l’agilité et la résilience face aux chocs exogènes. Le « nouveau référentiel de développement » défini dans le rapport général relatif au « Nouveau modèle de développement » (pages 61 et 62) renvoie explicitement à cette horizontalité fonctionnelle et instrumentale : « Tout en soulignant l’importance d’un État fort, clairement mise en relief dans le contexte de la pandémie de la Covid-19, les consultations de la Commission ainsi que les réflexions menées en interne ont permis de relever que l’État ne mobilise pas suffisamment les autres acteurs dans une logique de complémentarité́ et de partenariat ». Plus loin il est noté que : « Si le fonctionnement traditionnel de l’État, porté par la centralité́ et le contrôle, était approprié à un certain stade de développement du pays et dans un contexte national et international plus prévisible, il s’avère aujourd’hui moins pertinent et peu adapté aux évolutions récentes et encore moins au monde à venir, marqué par l’incertitude. En effet, l’État ne dispose pas des moyens et des capacités pour porter seul tous les chantiers de développement de plus en plus complexes, ni en termes financiers, ni en termes opérationnels et d’expertise. S’ils sont bien accompagnés, des acteurs comme le secteur privé ou les acteurs régionaux et la société́ civile pourraient contribuer davantage et participer à optimiser l’allocation des ressources publiques et à renforcer l’efficacité́ de l’action. Aussi, en ne mobilisant pas pleinement les autres acteurs, l’État se prive de ressorts d’agilité́ et de résilience pour faire face à l’imprévisibilité́ croissante du contexte national et international, qui nécessite de donner plus de marge à l’éclosion de nouvelles idées, d’opportunités et d’activités. Enfin, la complexité́ et la sophistication accrue des problématiques que le pays doit à présent résoudre, exigent une approche écosystémique qui tienne compte des interdépendances entre plusieurs domaines et qui mobilise l’intelligence collective. »
