- Déflagration des droits de douanes américains : rationalité économique ou aveuglement au désastre ?
Le 2 avril 2025, jour anniversaire de l’indépendance des USA, le Président Donald Trump brandit le tableau des nouveaux droits de douanes, qu’il avait l’intention d’appliquer à ses partenaires économiques et commerciaux dont l’UE. Son attitude laisse penser à une sorte de « prise de Guerre » commerciale qu’il déclare au monde. Dans son allocution solennelle teintée d’une certaine fierté non dissimulée adressée aux citoyens américains et au reste du monde, il « prêche » l’indépendance économique de son pays. Il tente de justifier son action par l’idée selon laquelle les USA sont « perdants et victimes économiques » vis-à-vis du reste du monde depuis 50 ans.
Ce coup de tonnerre économique déclencha le lendemain des reculs historiques des bourses à travers le monde. En 2 jours, les actions américaines ont perdu environ 6600 milliards de dollars. On imagine l’impact négatif sur le patrimoine des investisseurs lorsqu’on sait qu’environ 60% des ménages détiennent des actions, contre 10% en France. La rentabilité des fonds d’investissement qui gèrent les retraites des travailleurs baisse avec la chute des bourses mondiales aussi. Les jours suivants le dollar américain s’est affaibli en perdant 1%, tandis que l’or valeur refuge avait atteint des sommets frôlant les 3500 $ l’once. La déflagration des droits de douanes américains est de nature à augmenter l’incertitude économique. Ce climat laisse les entreprises à travers le monde dans une situation d’attentisme sur leurs projets d’investissements. Le manque de visibilité économique pourrait être à l’origine d’une « guerre commerciale » et devrait ralentir la croissance économique mondiale avec une hausse potentielle de l’inflation et une récession aux USA.
Il est vrai que le choc de la Covid19 a réveillé dans le monde entier les réflexes protectionnistes au nom de la sécurité sanitaire et économique. Faut-il y voir un retour à la doctrine protectionniste des mercantilistes du XVI et XVII siècles où le commerce international était considéré comme un jeu à somme nulle. Rappelons que cette approche monétaire de l’enrichissement par le commerce sera largement dépassée par les courants classiques du libre-échange et de la division internationale du travail d’A. Smith et D. Ricardo avec respectivement les théories des avantages absolus et des avantages relatifs. Mais aussi par le théorème Hecksher-Ohlin-Samuelson (HOS) privilégiant les dotations en facteurs de production dans la conception du commerce international. Plus près de nous, la théorie du cycle de vie du produit peut être mobilisée dans l’explication du commerce international, consistant à délocaliser la production d’un produit pour bénéficier de coûts de production plus faibles et réimporté dans le pays d’origine.
Mais la persistance de la polarisation des soldes commerciaux, excédentaires pour les uns et déficitaires pour les autres bouscule sérieusement le libre-échangisme qui a favorisé l’économie mondiale de la période des Trente glorieuses caractérisée par la libéralisation des échanges où le commerce international était vu comme « un jeu à somme positive ». En revanche, le protectionnisme avait aggravé la crise des années 1930 engendrant un cercle vicieux. Dans son dernier livre, l’économiste français Arnaud Orain pose la question sur la fin du capitalisme néolibéral et son retour vers le mercantilisme des 16 et 17 ères siècles (Le Monde confisqué Essai sur le capitalisme de la finitude (XVI-XXI siècles), Flammarion, 2025). L’auteur explique que depuis 2010, la concurrence internationale s’est exacerbée sur des ressources finies où le jeu à somme nulle ne permet plus l’enrichissement de tous les pays.
Le véritable sujet d’aujourd’hui est le rapport de force que le Président américain (et ses décisions virevoltantes) veut imposer au Monde pour atténuer la polarisation des soldes commerciaux faisant fi des canaux habituels de la négociation et de la diplomatie en ignorant les instances internationales comme l’OMC. L’idée de chercher à corriger certains déséquilibres extérieurs est « entendable ». En effet, le libre-échange est favorable à l’ensemble des pays quand il se déroule dans une concurrence loyale.
C’est la brutalité de la méthode, la menace, le chantage, les reculades (sous pression des marchés financiers américains et mondiaux) et enfin le mépris du droit international et de l’approche du multilatéralisme qui surprennent et ne peuvent être acceptés par la communauté internationale ! Devant le risque d’une crise du marché obligataire, le Président américain s’est trouvé acculé de marquer une pause dans sa politique tarifaire. En effet, le marché des emprunts d’Etat américains est le centre du système financier mondial, de par la liquidité, le coût du crédit et la confiance des investisseurs qu’il permet de déterminer. Mais in fine, c’est d’abord le consommateur américain qui subirait le surcoût des prix, pouvant faire surgir le spectre de l’inflation. Face aux besoins de liquidités, les fonds d’investissements ont commencé à vendre leurs obligations, cela pourrait faire augmenter les taux d’intérêt aux USA et dans le monde, avec le risque de déstabilisation des marchés financiers et de l’économie mondiale.
Donald Trump va jusqu’à évoquer le limogeage (« très vite si nécessaire » précise-t-il) du Président de la FED (dont le mandat se termine en mai 2026), après l’avoir nommé en 2017, pour obtenir une baisse des taux d’intérêt directeurs, qui étaient en mars 2025 dans la fourchette 4,25%-4,5%, dans l’espoir de stimuler la croissance économique (Alternatives économiques 7 mai, 2025). Il feinte d’ignorer le principe d’indépendance de la Banque Centrale nécessaire à sa crédibilité. Economiquement, l’acceptation d’un peu plus d’inflation érode la valeur de la monnaie, ce qui réduit le poids de la dette. Mais l’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du gouvernement se fonde sur le principe, admis depuis les années 1990, de la séparation entre la politique monétaire et la politique budgétaire.
Le président américain fait comme si les conseillers des dirigeants des autres pays et experts du reste du Monde ignorent tout de la stratégie du deal (ou plutôt ici celle du marchand de biens immobiliers) et les enseignements de la théorie des jeux ! L’escalade dans les ripostes sur les droits de douanes, ignorant les enseignements du « jeu coopératif » ne pourrait déboucher, in fine, que sur la situation de « perdant-perdant » ! On peut comprendre qu’il s’adresse à sa base électorale, « peu au fait » de ces considérations « intellectuelles » ! Mais ses propres conseillers, l’administration américaine et les démocrates ne peuvent pas sous-estimer la réaction « rationnelle » du reste du Monde. Ou alors ils sont eux aussi dans le déni ou dans l’irrationalité, ce qui est peu probable ! Par ailleurs, il faut bien reconnaitre que l’instauration d’une politique industrielle et des droits de douanes peuvent s’avérer nécessaires pour protéger certains secteurs d’activités économiques, même si les économistes considèrent que le libre échange est, globalement, bénéfique à l’ensemble des pays. Par exemple, l’économiste allemand F. List (1789-1846) est favorable à une dose de protectionnisme par période, pour protéger une « industrie naissante » n’étant pas encore arrivée à maturité dans sa compétitivité !
Mais sommes-nous dans un marché et une économie de « dupes » ? Les Etats-Unis qui accusent la Chine de concurrence déloyale et de dévaluations compétitives de leur taux de change réel subventionnent eux-mêmes, sans complexe, des pans entiers de certains secteurs de leur économie et ont l’intention de remettre au goût du jour des politiques industrielles domestiques. Ou alors, le retour au simple principe de réalité du fait des chocs des années 2020 (crise sanitaire et crises géopolitiques) qui vont remettre en actualité la sécurité économique ? Deux « bouches autorisées » Olivier Blanchard (ancien chef économiste du FMI) et Mario Draghi (ex-président de la BCE) ne semblent pas s’offusquer par la tendance aux subventions et aux droits de douanes (CEPII, 2025).
Ces tensions commerciales de part et d’autre du Pacifique qui touchent des pans entiers de certains secteurs comme les semi-conducteurs, l’IA, l’informatique quantique, l’acier, l’aluminium, les industries vertes, les batteries lithium-ion ou encore les véhicules électriques vont-elles déboucher sur une bataille des monnaies avec une volonté de dédollarisation durant la prochaine décennie ? Telle est l’une des interrogations fondamentales posées par Christian De Boissieu et Marc Schwartz dans leur ouvrage intitulé La nouvelle Guerre des monnaies, publiées en mars 2025 chez Odile Jacob.
Dans ce qui semble ressembler à un « sauve qui peut » international, quid de la voix et de la considération des économies les moins avancées ? seront-elles les « laisser pour compte » ? Les pays en développement et émergents pâtiraient plus que les autres, étant donné leur dépendance aux importations de biens essentiels et indispensables à leurs économies.
Dans ce « Souk international », ces marchandages, plutôt, bilatéraux et le retour à l’ère de « l’individualisme méthodologique », le Sud Global doit prendre son « destin en main » et s’organiser en conséquence ! Dans ce nouvel ordre économique et commercial mondial qui semble se dessiner, la situation géographique du Maroc lui permet de renforcer sa position de trait-d ‘union entre le Nord et le Sud, une porte d’entrée sur l’Afrique. Le Royaume œuvre déjà dans ce sens depuis une décennie au moins ! Pour les générations futures, si l’idée (des années 1980) d’une liaison fixe par un tunnel sous la mer entre l’Espagne et le Maroc devait être réactivée, elle pourrait faire prospérer les échanges économiques et humains entre les deux mondes. Cette idée peut paraitre « utopique », mais l’étude de faisabilité technique et de rentabilité du projet serait de nature à lui donner une « consistance politique » dans un horizon à moyen et long terme.
Le Président américain assène un discours voulant « détricoter » le multilatéralisme* en vue de dessiner un nouvel ordre économique, monétaire et politique conforme à ce qui s’apparente à sa vision « mégalomane » du Monde. En outre, il pousse ce comportement jusqu’à vouloir contrôler les universités et les chercheurs aux USA, en matière de gouvernance, en s’immisçant dans la politique d’inscription des étudiants internationaux et dans certains programmes de recherches, à l’exemple de ses pressions contre la prestigieuse université Harvard de Boston! Ses soutiens l’accréditeraient, peut-être, de visionnaire et de génie. Le reste du monde redoute un cheminement vers le chaos économique et politique ! Si la stratégie de l’administration américaine est de faire baisser le dollar et utiliser la dévaluation compétitive pour exporter plus et résorber les déficits, elle va très, probablement, se heurter à la perte de confiance dans le dollar comme première monnaie de réserve et de facturation dans le monde. Les investisseurs internationaux (acheteurs massifs des bons du Trésor et d’obligations US) changeraient d’habitat monétaire. Cela est de nature à accentuer le phénomène de dédollarisation à « bat bruit », en cours. A moyen et long terme, l’histoire relatera, probablement, le choc lié au « chaos Trumpien ». Observons que la timidité des réactions, à ce qui s’apparente à un « coup de poker », au niveau interne et international est pour le moins surprenante et déconcertante ! Ceux qui laissent faire sont-ils dans la rationalité ou, plutôt, dans l’aveuglement au désastre ?
*Michel Aglietta (1938-2025) mon Directeur de Thèse, économiste chercheur « hors pair » en France (se mesurant largement aux économistes reconnus à l’international) aurait très certainement éclairé par ses écrits lumineux les conséquences de ce nouvel ordre économique et monétaire mondial « disruptif », que le Président américain voudrait imposer au monde entier.
Merci à toi Michel, pour le goût que tu as cultivé en moi de la « chose économique ». Une sorte de « dette de vie » en te « paraphrasant » ! Ce 32ème Blog et mes autres « humbles » contributions scientifiques depuis ma soutenance de thèse en 1989 te sont dédiés.
