1.Les politiques économiques : une navigation à vue !
Stagflation, stagnation séculaire, greedflation, l’économie mondiale est, par période, traversée et caractérisée par des situations donnant l’impression soit d’être inédites, soit qu’elles se répètent. Mais savons-nous réellement comment gouverne-t-on l’économie ? Les politiques économiques à l’œuvre donnent plutôt l’impression, à l’instar des navires d’autrefois, d’une navigation à vue !
Du Titanic aux géants paquebots contemporains civils ou militaires voguant dans les hautes mers du globe, la navigation maritime a connu des progrès considérables. Elle a évolué de l’usage de la boussole, calculs manuels, tracé au compas et cartes en papier à un guidage et géolocalisation par satellites en temps réel. De la même façon, depuis la Richesse des nations d’Adam Smith (1776) à nos jours la politique économique a bénéficié des progrès cognitifs de toutes les disciplines : mathématiques, physique, psychologie, numérique (puissance des calculs) et de l’intelligence artificielle aujourd’hui.
Cependant en économie, ce gain considérable en termes de progrès ne s’est pas réellement traduit par une conduite plus efficace des politiques économiques au bénéfice du bien-être des citoyens ! En 2023, l’économie mondiale n’échappe pas à cette problématique. Les économistes et experts évoquent, désormais, une situation de greedflation (cupideflation) où les entreprises multinationales n’ont pas eu de scrupules à accroître leurs marges bénéficiaires profitant d’un contexte de hausse des prix de l’énergie et de certaines matières premières consécutivement aux chocs de la pandémie de la Covid-19 et de la guerre en Ukraine.
Le FMI parle d’une « inflation de vendeurs ». Cette hausse des prix, notamment alimentaire, frappe plus durement les populations à revenu modeste. Cette situation devenant insoutenable politiquement oblige les gouvernements et décideurs politiques à réfléchir à des mécanismes de régulation comme le blocage de certains prix. Mais l’intervention de la puissance publique pour corriger les excès du marché répugne aux économistes orthodoxes. Moralité, le « tout marché » et les recommandations des grandes théories économiques dominantes, conçues à l’aide d’hypothèses qualifiées parfois d’irréalistes, sont momentanément abandonnées au profit d’une navigation à vue.
Depuis plus de deux décennies, les politiques économiques n’ont cessé d’essayer de coller aux « vents économiques » tels les navires d’autrefois et ce malgré tous les progrès techniques accumulés en matière de modélisation macro-économétrique. Les gouvernements, avec « le quoi qu’il en coûte » font fi de l’équilibre budgétaire, augmentent les déficits publics et les dettes. Les banques centrales, indépendantes, transgressent souvent leurs propres règles pour mettre en place des politiques monétaires non conventionnelles. Depuis 2008, elles ont fourni autant de liquidités que les banques et les marchés en demandaient. La théorie dominante prend-t-elle congé ? Le « Policy mix » a les faveurs des économistes et des politiques. La navigation à vue de l’économie devient « la panacée ».
Pour essayer de casser l’inflation, les grandes banques centrales, notamment, ont procédé à des dizaines de hausses des taux d’intérêt depuis 2022 prenant le risque de décourager l’investissement et d’augmenter le coût des dettes publiques.
De plus, ces hausses des taux peuvent potentiellement provoquer une crise des marchés obligataires mondiaux, comme en 2004, ou les difficultés de certaines banques (Silicon Valley Bank) en 2023. Depuis le début de la pandémie de la Covid-19, la Fed a plus que doublé son bilan, passant de 4000 à 8500 milliards de dollars. Tandis que celui de la BCE est passé de 3000 à 6000 milliards d’euros.
En France, à la fin de l’été 2023 ne pouvant atteindre le cap fixé, le ministre de l’Economie et des Finances (plutôt libéral) a dû « débrancher le pilote automatique » de l’économie de marché pour reprendre le « gouvernail » en se « dépatouillant » (à coup de réunions non forcément concluantes) avec les industriels et distributeurs essayant d’obtenir des baisses de prix dans le secteur alimentaire (où l’inflation frôlait 11%). Dans cette gouvernance (navigation) à vue, le ministre est allé jusqu’à brandir l’arme fiscale menaçant de taxer « les marges abusives ». Cela pose la question de l’efficacité toute relative des mécanismes purs de marché et de la main invisible ! L’économie politique reprends ses droits.
A son échelle, Bank Al-Maghrib a dû justifier, auprès du politique, ses décisions de hausses du taux directeur pour lutter contre l’inflation pendant le 1er semestre 2023. Mais le gouvernement marocain a réfuté le diagnostic sur l’origine monétaire de l’inflation. Pour lui, cette stratégie aurait conduit l’économie marocaine à une situation de stagflation (récession et inflation).
Les banques centrales se trouvent-elles aussi acculées à une navigation à vue ! Elles sont souvent prises dans un dilemme arbitrant, selon la conjoncture, entre assouplissement monétaire (quantitave easing) et resserrement monétaire (quantitative tightening). Surtout après presque une décennie d’expansion monétaire dans bon nombre de pays de l’OCDE, suivant la crise financière de 2008. L’économie mondiale est-elle devenue « accro » à une certaine disponibilité de la liquidité ?
Cette situation de « navigation économique à vue » montre que les liens entre l’économie réelle et les marchés monétaires et financiers sont complexes et plus que jamais intimement étroits. Le questionnement des théories économiques et de leurs hypothèses est de nature à rester permanent.
